Samedi 15 mars, la rédaction du quotidien Libération a ouvert ses portes au public. Le but : dévoiler les dessous du journal et sensibiliser le lectorat à la crise que traverse le quotidien. La rédaction s’est rendue sur place et a observé l’évènement.
Chaque étage du bâtiment en colimaçon, dit « la vis », est investi pour des discussions (quel avenir ? quelles gauches ? quels lecteurs ?…), des visites guidées, ou encore des expositions.

« Aujourd’hui, les journalistes de Libé se demandent ce qui a bien pu se passer pour en arriver là. On n’a pas été bons ? » Olivier Bertrand, correspondant à Marseille pour le quotidien, ouvre le débat au sein de la salle dite du hublot, la fameuse dans laquelle chaque jour se déroule la conférence de rédaction. Une foule de visiteurs s’est rassemblée pour participer à la discussion. Car c’est bien là tout l’enjeu de cette journée portes-ouvertes : faire que lectorat et rédacteurs se rencontrent, échanger sur les attentes des lecteurs, connaître leurs déceptions ou au contraire ce qu’il ne faut (surtout) pas changer dans Libé. Mais aussi expliquer au lectorat où en est le journal dans ses négociations de reprise… etc. Bref, la journée fait des lecteurs les acteurs du combat pour la survie du journal.

« Pour l’instant, c’est Bruno Ledoux qui a la main sur le journal et qui décide tout. » Edouard de Rothschild et Bruno Ledoux sont le couple d’actionnaires de Libé. Jeudi dernier, Ledoux a rendu publics les propos suivants : « Libé doit se restructurer de manière très conséquente avec, à l’avenir, moins de journalistes qu’aujourd’hui. » Difficile d’imaginer pouvoir produire un journal quotidiennement avec moins de journalistes, quand on sait que la rédaction du journal papier compte environ 200 salariés.De son côté, le président du directoire François Moulias a affirmé que Bruno Ledoux devrait apporter « très vite un million d’euros », décision qui aurait entraîné une prolongation de la période de conciliation jusqu’au 9 avril prochain. Un peu plus de temps, donc, pour décider du sort du journal. Mais lorsque des lecteurs questionnent les journalistes sur des noms de repreneurs lus dans d’autres journaux, les deux représentants scandent à plusieurs reprises : « Ce sont des rumeurs ! Pour l’instant, on ne sait rien ! ».
Un avenir encore flou
Sur les machines à café du dernier étage, des textes collés rapidement par deux morceaux de scotch. Signés par les élus du comité d’entreprise, de la SCPL (Société civile du personnel de Libération), et par les délégués syndicaux (CGT, SNJ et Sud), ces textes n’annoncent « aucune confiance dans la parole de François Moulias qui, à plusieurs reprises, a tenu des propos qui se sont avérés faux ». Cette déclaration concerne aussi les deux options que le président du directoire a proposées pour que le journal puisse remonter la pente.
La première proposition serait de prouver que les mystérieux investisseurs (la rédaction ne connaît, à ce jour, aucun actionnaire candidat à la reprise du journal) permettront de maintenir l’entreprise. Il faudrait alors plus de 10 millions d’euros, somme que ces potentiels actionnaires récupèreraient en cas de dépôt de bilan. La faillite, c’est justement la deuxième proposition faite par François Moulias. Ajoutez à cela un plan de conciliation, avec les mêmes actionnaires, et un besoin de 4 millions d’euros, le tout pour une période d’observation de six mois.
Tout Paris et le Tout-Paris présents
« On est très émus de voir que tant de gens se sentent concernés et nous soutiennent, confie Alexandra Schwartzbrod, journaliste pour Libération. On a besoin d’investisseurs qui croient en Libé en tant que journal, et en tant que rien d’autre. « Nous sommes un journal » était un cri. »
Dans un concert de clics d’appareils photo, la candidate PS à la mairie de Paris, Anne Hidalgo, fait son entrée. Elle rejoint Alexandra Schwartzbrod : « On a besoin d’un journal comme le vôtre. Acheter son journal dans les kiosques, c’est déjà un acte militant. C’est pour cette raison que la Mairie de Paris doit soutenir le réseau des kiosquiers. » Et Hidalgo d’ajouter, arborant fièrement son badge « Nous sommes un journal » : « Je crois en la démocratie, et il n’y a pas de démocratie sans presse pluraliste. ». Au détour d’un couloir, on croise André Manoukian : « C’est simple, j’arrive pas à lire autre chose que Libé. C’est une voix qui ne peut pas s’éteindre. C’est difficile d’imaginer le paysage médiatique sans Libé. » .

Le pourquoi du comment
Quelques étages plus bas, dans une petite salle où s’empilent soigneusement tous les Libé depuis sa création et où règne une douce odeur de papier tout juste imprimé, l’archiviste et dessinateur Alain Brillon (qui dessine et écrit régulièrement dans les pages Désintox) témoigne :
« Dans les années 70, Libé était plutôt un journal de jeunes. Aujourd’hui, le lecteur type a entre 55 et 65 ans. Hélas, le journal ne vend plus que 27 000 exemplaires par jour et n’a plus que 25 000 abonnés. Cette chute a démarré fin des années 80 et elle ne s’est plus stoppée. Et c’est la première fois en 40 ans qu’on a un type qui n’est pas journaliste au poste de directeur de publication (ndlr : François Moulias). On reprochait à Demorand d’être journaliste audiovisuel et pas journaliste en presse écrite mais là, c’est du grand n’importe quoi. François Moulias a fait des déclarations curieuses telles que « Moi je lis pas les journaux. ».
La situation actuelle ne permet pas de dire ce que Libé sera fin 2014. On nous demande de déménager pour faire de nos locaux une « marque Libé » : plateau télé, bar, studios de radio… Et le pire, c’est qu’on paye le loyer à notre patron, Bruno Ledoux. Au sein de la rédaction, il y a des gens qui soutiennent l’idée que Libé peut devenir une marque. Pour eux, c’est un passage obligé… »

Portes ouvertes signées « Libé »
Sur la terrasse, l’ambiance est détendue malgré des sujets de discussion très sérieux. On fume, on déguste des gâteaux maison vendus à la buvette, on partage les derniers selfies pris devant la vue imprenable sur Paris…

Un peu plus bas dans les étages, il y a la queue pour se faire tirer le portrait façon Libé. Car tout le monde connaît Libé pour ses unes accrocheuses avec des photos pleine page qui vous foutent une claque à en tomber par terre. D’ailleurs, un journaliste affirme lors d’un débat qu’il existe aujourd’hui « un lectorat de Libé à deux ou trois journaux par semaines, qu’il achète en kiosque grâce à la une. Les auteures de ces lignes n’ont pas pu résister à la tentation d’immortaliser ce moment

Suzanne Shojaei
Retrouvez le Zoom Sur l’un des débats proposés durant la journée sur Buzzles, et bien d’autres actualités des médias sur L’Oeil de l’Info (http://oeildelinfo.wordpress.com).

Dans un autre article de buzzle traitant de Libération j’ai eu l’occasion de dire que la perte d’un titre de presse était la perte d’un élément de culture irremplaçable. Mais cet article me rappelle une phrase d’un étudiant, lue je ne sais où ( mais pas dans buzzle ), qui disait « Qu’un rédacteur en chef appelle les « lecteurs » des « clients » montre une approche particulière du journalisme et pas vraiment honorable. »
Si ce que vous annoncez quant au lectorat est juste, ce dont je ne doute pas, cela revient à dire que depuis le Libé de 70 jusqu’à ce jour le lectorat est le même, et évidemment, avec le vieillissement, et bien il y a des déperditions en nombre de lecteurs. Peut-être que Libé a pris stricto sensu la phrase de l’étudiant citée et ne s’est occupé que de son lectorat traditionnel en oubliant que c’est le client, celui qui paie le journal, qui le fait vivre! En plus fortement teinté politiquement, ici à gauche, mais il en serait de même à droite, alors que le client potentiel est de moins en moins sensible à la politique (cf les abstentions aux élections), ces titres rajoutent aux difficultés du moment celles de leur ligne éditoriale.
Étudiants en journalisme, vous vous préparez à un travail ardu! Je reste convaincu qu’il va vous falloir être à même de faire la part des choses entre votre propre vision du métier, essentielle, et, tout aussi essentielles, vos idées personnelles, les attentes de votre ligne éditoriale, contractuelles, celles de vos lecteurs, a priori raison même de l’existence du titre; mais aussi celles de vos clients potentiels, assurant l’avenir du titre. Car à quoi sert d’écrire de magnifiques articles s’ils sont très peu lus et encore moins achetés?
L’étudiant cité en introduction a ma sympathie du fait de son idéalisme lié sans doute à son âge, mais il a tort de critiquer le rédacteur en chef qui, lui, doit « faire bouillir la marmite » pour éviter de mettre une rédaction sur le carreau. S’ adapter aux attentes des clients n’est pas forcément renoncer à ses convictions en vendant son âme, mais c’est faire un bout de chemin pour adapter l’offre de presse à un plus grand nombre. L’enjeu étant que la pluralité de la presse continue d’exister, mais en évitant un trop grand nombre de « morts » . Le titre Libé a-t-il fait ce bout de chemin? je ne suis pas à même de répondre.
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