Le couronnement du prince Felipe est une occasion pour revenir sur l’histoire récente de l’Espagne et les profondes divisions politiques de la société espagnole. Une ébauche pour comprendre l’origine et l’actualité des « deux Espagne ».
Il y a 75 ans se terminait la Guerre Civile Espagnole. Le général Franco, à la tête de la « vieille Espagne » (fascistes, royalistes, catholiques, carlistes) écrasait, par les armes, et grâce à l’aide d’Hitler et de Mussolini, la jeune République Espagnole. La « nouvelle Espagne », de gauche et anticléricale, composée de socialistes, communistes, anarchistes et nationalistes régionaux était condamnée à la mort et à l’exil. Aucune pitié envers les vaincus.

Deux visions du monde se sont opposées pendant trois ans dans une guerre fratricide. D’un côté la vision traditionnelle avec l’armée, l’Église et les grands propriétaires terriens à la tête du pays, et d’un autre côté, les aspirations égalitaires et libertaires de la masse paysanne et ouvrière. De 1939 à aujourd’hui, les blessures profondes liées à cet affrontement ont été apaisées mais jamais dépassés.
Les épisodes de censure suite à l’abdication du roi, le résultat aux élections européennes des partis d’extrême gauche et des partis nationalistes, les nombreuses manifestations républicaines et le référendum d’indépendance de la Catalogne, entre autres, en sont la preuve. La monarchie espagnole n’a rien à voir avec d’autres monarchies européennes qui jouent un rôle consensuel. Même s’il n’exerce plus de fonction politique, il reste un symbole politique : par le fait d’être le chef des armées, par sa profession de foi catholique et par l’image qu’il donne à l’étranger de l’Espagne. Pour beaucoup d’Espagnols, le roi Juan Carlos a joué un rôle essentiel dans l’ouverture vers la démocratie mais il reste le dauphin de Franco et le symbole de la continuité du régime franquiste.
« Attaché et bien attaché »…y-a-t-il eu une transition démocratique ?
Le journal Le Monde, au lendemain de l’abdication de Juan Carlos disait : « Le vieux dictateur croyait avoir laissé le pays « attaché et bien attaché ». L’illusion ne tiendra pas plus de quelques mois ». La citation fait référence à la réponse que Franco aurait donnée à ses collaborateurs quand ils ont abordé avec lui la continuité du régime après sa mort. La version « officielle » de l’histoire de cette période connue sous le nom de Transition affirme que le roi, pourtant nommé par Franco, a trahi les lois franquistes auxquelles il avait juré allégeance pour engager le long chemin vers la démocratie. Cependant de plus en plus de personnes en Espagne, surtout les plus jeunes n’ayant pas vécu cette période, remettent en cause cette version.

Le Monde continue en disant que Franco avait choisi Juan Carlos pour n’être « qu’un exécutant du clan néofranquiste » mais qu’il a su rallier les Espagnols autour d’un thème simple : « ni vainqueurs, ni vaincus ». Pour le quotidien : « l’exceptionnelle réussite de la transition démocratique espagnole : être passé d’une camisole autoritaire à un régime démocratique sans violer la légalité et avec le consensus de presque tous ». En opposition à cette version voici quelques réactions tirées du débat au Congrès des députés lors du vote de la loi d’abdication du roi, le 11 juin :
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ERC (gauche indépendantiste catalane) : « Celle-ci est une loi de l’attaché et bien attaché »
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BNG (gauche nationaliste galicienne) : « La monarchie représente la transition conçue par le régime franquiste »
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IU (équivalent du Front de Gauche) : « Nous parlons de monarchie ou de république, de monarchie ou de démocratie, du droit du sang ou du droit des urnes »
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Geroa bai (gauche nationaliste de Navarre) : « 85% de l’Assemblée c’est loin d’être 85% de la société » [en référence au fait que 85% des députés aient voté pour la loi permettant la succession, ndlr]
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PNV (nationalistes basques) : « Nous ne nous reconnaissons pas dans le cadre constitutionnel » [La constitution de 1978 définit l’Espagne comme une monarchie constitutionnelle]
Et face à toutes ces déclarations, celle du président du gouvernement, Mariano Rajoy, conservateur, qui dispose d’une ample majorité au parlement :
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« L’Espagne est une monarchie parce que les Espagnols l’ont ainsi voulu, parce qu’ils voient dans la monarchie le meilleur symbole de l’unité nationale et de la permanence de l’État »
Cependant, 64% de la population espagnole, c’est-à-dire toutes les personnes de moins de 56 ans n’ont pas voté la Constitution de 1978.

Le coup d’État de 1981
Le 23 février 1981 alors que l’Assemblée est réunie en séance extraordinaire pour voter la passation de pouvoir du président Adolfo Suárez à Leopoldo Calvo Sotelo, un groupe de Guardia Civil dirigée par le lieutenant-colonel Tejero entre dans l’hémicycle. Des coups de feu retentissent et la plupart des députés se jettent à terre. Au même moment, à Valence, le général Milans del Bosch fait sortir les blindés dans la rue. 6 ans après la mort de Franco, le secteur le plus immobiliste du franquisme se soulève contre la Démocratie. Dans un premier moment ces militaires disent agir au nom du roi. Mais dans la nuit, Juan Carlos fait une allocution télévisée où il appelle les militaires à rentrer dans leurs casernes, montrant sa condamnation du coup d’état. Le lendemain les Gardes Civils se retirent de l’Assemblée et les députés sont libérés.
Juan Carlos est considéré grâce à ce geste comme le sauveur de la Démocratie. Cependant ce coup d’État est entouré de mystère. Il semblerait que le général Armada en soit le cerveau, ou du moins un des principaux dirigeants, tout en ayant été l’instructeur et le confident du monarque. On ne saura peut-être jamais qui était derrière cette tentative, mais ce qui est certain c’est que sans le coup d’État Juan Carlos n’aurait jamais joui de la popularité qui l’a accompagnée pendant des décennies. Une popularité en déclin du fait des affaires de corruption qui entourent sa famille.

Le roi est le personnage clé de l’histoire postfranquiste de l’Espagne. Pour certains il est le « père de la démocratie », pour d’autres il est le « fils politique de Franco ». Ce qui est sûr, c’est qu’il ne fait pas consensus. Or il est censé représenter l’unité nationale. Lors des dernières élections européennes, 38% des voix ont été émises en faveur des partis dits antisystèmes (qui sont contre la Constitution, extrême gauche et nationalistes). La polarisation de la société et les rancunes entre les deux Espagne sont de retour, en partie à cause de la crise économique. Rares sont ceux qui croient que FelipeVI fera l’unanimité nécessaire pour éviter une crise politique majeure dans les années à venir.
César Prieto Pérochon
