Le film Léviathan, du réalisateur russe Andreï Zviaguintsev, divise la Russie. Depuis la Côte d’Azur, Russes et affiliés saluent son engagement.

Œuvre cinématographique ou parodie de la Mère-Patrie ? Le Léviathan divise. « A Moscou, le film est très controversé. On peut le constater dans la presse, sur Internet et auprès du public », constate sur place Hélène Metlov, présidente de la Maison de la Russie à Nice. « Mais il suscite un énorme intérêt et attire irrésistiblement les spectateurs qui veulent se faire leur opinion », précise-t-elle. Sorti dans les salles russes le 5 février dans une version vierge de tous jurons, le Léviathan est accusé de salir l’image de la Mère-Patrie. Dans le quotidien Izvestia, le ministre russe de la Culture, Vladimir Medinski, s’en est directement pris au film qui se complaît dans un « désespoir existentiel » et dont les personnages ne sont pas « de vrais Russes ». Corruption, alcool, violence, ce sont les travers d’une société russe qu’Andreï Zviaguintsev a choisi de décrire sans concession dans le Léviathan. « Ce film est une œuvre d’art [qui diagnostique] une maladie », explique Hélène Metlov. « L’art en Russie a pratiquement toujours été engagé. Il s’est donné la mission de faire voir les tares qui minent aujourd’hui la société russe. Relisez Tchékhov, vous y trouverez les mêmes intentions ! », affirme-t-elle.

« Être prêtre c’est faire du business. Ce n’est plus de la foi. »
Prix du meilleur scénario du 67e Festival de Cannes, Golden Globe du meilleur film en langue étrangère, et nommé dans cette même catégorie pour les Oscars, le Léviathan enchaîne les récompenses. Une reconnaissance des professionnels du cinéma qui n’étonne pas Vsevolod Chapline, porte-parole de l’Eglise orthodoxe : « C’est évident que le film est fait pour un public occidental, ou plutôt pour les élites occidentales, puisqu’il répète délibérément les mythes populaires à propos de la Russie », déplore-t-il. Epicentre du film, la corruption gangrène les sphères politiques et religieuses.

Dans le Léviathan, les autorités ecclésiastiques et politiques locales s’entendent comme larrons en foire. C’est autour d’un verre de vodka que le maire et le prêtre scellent leur complicité. Le maire manigance pour spolier sa victime, l’homme d’Eglise ferme les yeux pour en tirer profit et rassure : « Le pouvoir vient de Dieu. Tant que ça lui va, tu ne crains rien ». Président de l’église orthodoxe de Cannes, Vladimir Jancen dénonce des relations scandaleuses : en Russie, « l’autorité ecclésiastique travaille en collaboration avec des autorités locales mafieuses ». Une collusion portée par la vénalité des membres de l’Eglise orthodoxe de Russie qui prend racine, selon Vladimir Jancen, dans l’histoire du pays : à la chute du régime soviétique, l’Eglise orthodoxe a été réhabilitée par l’Etat. Des « milliers et des milliers » de séminaires ont été créés pour former des curés, « en pénurie » sous le régime communiste. « Il y a énormément de prêtres qui sont rentrés là uniquement dans un but lucratif. Ils ont des dollars dans les yeux. (…). Être prêtre, c’est faire du business. Ce n’est plus de la foi », regrette-t-il.
Découvrez la bande-annonce du Léviathan, un film du réalisateur russe Andreï Zviaguintsev :
Alice Gobaud
