Elle-même handicapée par une grave scoliose, Séverine Cutivet, diplômée de la Fédération handidanse adaptée inclusive, enseigne l’art du mouvement, peu importe l’âge ou le handicap. Sa salle de danse, près de Grenoble, est un exemple de diversité dans le monde artistique.

Quelle serait votre définition de l’handidanse ?
« Pour moi, c’est une danse adaptée et inclusive qui a pour principe de transmettre le mouvement dansé au public des personnes en situation de handicap, tout en se réadaptant au profil de chacun. Tout repose sur l’inclusivité, je prône la danse pour tous. Le but est de leur montrer que tout est possible, c’est ma devise. »
D’où vous est venue l’idée d’enseigner l’handidanse ?
« À la base, je suis professeure de danse pour élèves valides, et à certains de mes cours une maman d’élève était contrainte de laisser son fils en fauteuil parce qu’elle n’avait personne pour le garder. Je le voyais observer, réagir aux musiques. Du coup, j’ai proposé à sa mère qu’elle forme un duo avec lui et qu’on concocte une chorégraphie. Ils ont eu un succès fou au spectacle de fin d’année. Après ça, j’ai eu des tonnes de demandes et pour y répondre, je me suis formée à l’handidanse. En huit ans, on est passés d’un duo à une quarantaine de participants. »
Comment se déroulent les cours ?
« Pour chaque handidanseur, on a un accompagnant, qu’ils soient des proches ou certains de mes élèves valides. Mais l’accompagnement va au-delà de la danse, c’est un accompagnement de l’humain, sans pour autant essayer de les infantiliser. On veut prouver aux élèves qu’ils sont capables de bien plus que ce qu’ils croient. On repousse les limites qu’ils se sont fixées. »
Y a-t-il des risques dans cette pratique ?
« La formation que j’ai suivie est très basée sur la sécurité qui est très importante dans ce milieu. Pour les cours, on doit établir des périmètres de sécurité pour éviter les accidents entre duos, les personnes en fauteuil ne doivent pas être placées n’importe où, etc. Bref, On doit être alerte pour faire face aux dangers de l’inattention. Quand on est sur scène, c’est une autre histoire. Les salles de spectacle ne sont pas toujours adaptées, surtout pour les fauteuils : on a besoin de rampes pour circuler et de blocages au bord de la scène pour empêcher les chutes, mais parfois, on doit s’en occuper nous-mêmes. »
Existe-t-il des limites à l’intégration des élèves ?
« Le plus compliqué, je dirais que c’est avec les autistes. Certains sont très calmes, mais d’autres ont du mal avec l’aspect social de la danse. J’ai déjà dû refuser un élève parce que son autisme était trop lourd. Et d’autres fois, c’est le cas inverse, c’est-à-dire que des élèves quittent le cours parce que leur handicap est léger et qu’ils s’ennuient. J’essaie quand même de ne pas placer de limites à l’intégration. Pour preuve, j’ai une handidanseuse qui ne bouge plus rien, et sa maman fait bouger son corps à sa place, pendant que sa fille répond par son regard. C’est magique ! »

Quels bénéfices observez-vous chez les handidanseurs, d’un point de vue mental ?
« Ils arrivent avec un manque de confiance énorme. Je pense à une fille que j’ai eu en élève valide quand elle était petite et que j’ai retrouvée en handidanse après avoir été fauchée par une voiture. Une ancienne enseignante lui avait mis en tête qu’elle ne pouvait qu’utiliser les parties du corps qui fonctionnaient bien. Avec moi, c’est devenu « Tu peux tout faire, tu vas te réadapter à tes possibilités à toi ». L’handidanse c’est leur montrer que ne pas bouger beaucoup et ne rien pouvoir faire sont deux choses bien différentes. Et c’est là que la confiance revient. La confiance en eux-mêmes, en l’accompagnant, le retour du lien social. Avec les spectacles, ils retrouvent aussi une visibilité, parce qu’ils sont vus au même titre que les autres danseurs. »
Et d’un point de vue physique ?
« Tout le corps progresse très vite. Ça aide beaucoup question souplesse, au niveau de la posture et des réflexes aussi. Rien qu’en une dizaine de cours, la progression est énorme ! »
Qu’est-ce-que l’handidanse vous a apporté en tant que professeure ?
« L’handidanse demande une réadaptation constante. On doit s’adapter aux nouvelles douleurs à chaque séance et savoir comment se comporter face à chaque profil, chaque type de pathologie. Je me sens beaucoup moins exigeante dans mes cours pour élèves valides. Je suis plus à l’écoute, moins dans un état d’esprit de professeure et davantage dans celui d’une accompagnante qui s’adapte. Par exemple, si un élève n’arrive pas à faire un exercice, je ne le force pas. À la place, je cherche pourquoi ça ne marche pas et on réessaie d’une autre manière. »
Quelles différences remarquez-vous entre un cours habituel et un cours d’handidanse ?
« Dans un cours d’handidanse, on voit tout de suite qu’il y a plus d’empathie et de cohésion. Les élèves parlent vite entre eux, ils s’aident et ils sont attentifs aux uns et aux autres. Il y a moins l’idée de compétition, on n’est pas dans de la performance, mais on peut tout de même accomplir de grandes choses. Certains élèves vivent en foyer, donc pour eux c’est un moment de liberté et de rencontre incroyable. Du coup, ils vont aussi moins s’écouter que les valides, qui eux vont sauter des cours pour des petits bobos. Là, c’est tellement une chance pour eux qu’ils ne rateraient ça pour rien au monde. »
Propos recueillis par Audrey DE QUINA
édité par A.D.Q.
