Longtemps réputé masculin, le métier de chauffeur poids lourd s’est au fil des années ouvert aux femmes. Aujourd’hui, elles représentent 5 % des effectifs, un chiffre faible, mais « qui n’est pas près de diminuer » pour Alicia, conductrice routière fraîchement diplômée. Rencontre.

Qu’est-ce qui vous a amené à devenir conductrice de poids lourd ?
« C’est une sorte de tradition chez moi. Mon grand-père était chauffeur poids lourd, mon père l’était aussi. Très jeune, il m’emmenait avec lui arpenter les autoroutes pendant mes vacances scolaires à bord de son énorme camion Multi Benn Scania. Panne, inconfort, froid et j’en passe. Le moins que l’on puisse dire, c’est que mon père a souffert ! Mais malgré tout, j’en garde un très bon souvenir. C’est pour cela que dès mon plus jeune âge, j’ai su que je voulais être conductrice routière. D’ailleurs, il est important de rappeler qu’on parle bien de conductrice routière et non de chauffeuse routière. »
Comment expliquer qu’aujourd’hui en France, les femmes représentent seulement 5 % des effectifs ?
« Probablement à cause des stéréotypes, qui engendrent une autocensure chez les femmes. Pour de nombreuses personnes, les femmes ne peuvent pas partir loin de chez elles dans le cadre de leur travail. Pire encore, elles ne sont pas capables de prendre les commandes d’un camion de 15 tonnes. Et des phrases comme ça, j’en entends tous les jours. Il est temps de faire avancer les mentalités et arrêter de penser que femme rime avec mère au foyer. »
Le fait d’être une femme routière vous expose-t-il à des remarques sexistes ?
« Bien sûr que oui ! J’ai déjà entendu pas mal de choses en seulement neuf mois ! Pas souvent de la part des chauffeurs, mais plutôt des caristes ou encore des chefs de quai. Typiquement ça ressemble à « Tu vas réussir à te mettre à quai ? » Ou encore « ça va aller pour manœuvrer avec ta remorque ? » Je leur réponds souvent « Occupe-toi de ton boulot et laisse-moi gérer le reste. Heureusement, j’ai envie de vous dire, les mentalités commencent à changer et ça fait plaisir. »
À quel âge avez-vous su que ce métier serait le vôtre ?
« Honnêtement, très tôt, je dirais même dès mon entrée en classe de sixième, c’est-à-dire à 11 ans. Lorsque mes camarades me demandaient « que veux-tu faire plus tard », je répondais constamment pilote de ligne ou comme mon père, confie-t-elle tout sourire. »
Quelle formation avez-vous suivie ?
« Dès l’obtention de mon brevet des collèges, je me suis dirigé vers un CAP conducteur livreur de marchandise. Par la suite, j’ai passé mon code de la route puis le permis de conduire catégorie C, le permis super lourd. Une fois mon permis en poche, j’ai effectué une FIMO (Formation Initiale Obligatoire) destinée à tous les conducteurs débutants. Le 11 décembre, j’ai fêté mes neuf mois à bosser pour la même société. »
Qu’appréciez-vous le plus dans votre métier ?
« Le fait de constamment voyager, voir du monde, voir du pays et rencontrer des collègues, discuter avec eux sur les aires d’autoroute autour d’un petit café. »
Quelles sont vos missions dans la journée ? Quelle est votre journée type ?
« Je me lève très tôt, aux alentours de 5 heures du matin, je me prépare rapidement. Par la suite, je regarde l’itinéraire pour aller charger mon client. Une fois l’itinéraire vérifié, je démarre pour environ 750 kilomètres en moyenne que je répartis sur 1 voire 2 et parfois 3 jours lorsque j’ai affaire à plus de 700 kilomètres. Une fois arrivée chez le fournisseur, je débâche mon semi. La marchandise varie en fonction du client, cela peut être des fenêtres, de l’agroalimentaire… J’ai déjà transporté des rails de chemin de fer aussi. Par la suite, je signe les papiers et c’est reparti pour 4 h 30 de route, car on a l’obligation de faire une pause de 45 minutes toutes les 4 h 30. À la fin de ma journée, je cherche un parking routier pour la nuit, je dors et ainsi de suite. »
Pourriez-vous me parler un petit peu plus de votre camion ?
« Alors mon compagnon de route, il s’appelle Isaac, c’est mon fils, il est tout neuf, c’est un Scania R 370. Il fait 5 mètres de haut, 3,50 de large et il pèse 14 tonnes, il me semble. Je l’adore, même si parfois, il me pousse à bout, notamment dans les créneaux. »
Quelles sont les qualités requises pour être une excellente conductrice routière ?
« Du calme et de la sérénité pour ne pas s’énerver face aux comportements dangereux de certains automobilistes. Il faut être très attentive aussi et avoir des yeux partout pour éviter les accidents. Avoir le sens de l’orientation est aussi une qualité très importante. Waze ne suffit pas, il faut savoir se débrouiller quand on se perd. »
Un message pour les conductrices de demain ?
« Je leur dirai que conducteur poids lourd est loin d’être un métier destiné qu’aux hommes. Il n’y a pas de profil type, il est vrai qu’il s’agit d’un travail difficile avec des horaires compliqués, mais si vous en êtes consciente et que vous vous sentez prête, foncez ! Il est temps de faire avancer les mentalités ! »
Propos recueillis par Nafida ABDILLAH
