En 2023, Féminicides 2024 décomptait 102 femmes tuées sous les coups de leur conjoint et/ou ex-conjoint. Déjà plus de 14 depuis le début de l’année 2024. La parole se libère, mais les chiffres sont toujours là. Pour pouvoir faire face au risque d’agression, certaines femmes choisissent de se tourner vers la self-défense.

« J’ai déjà été agressée plusieurs fois dans ma vie par des hommes, ça faisait longtemps que j’avais envie de participer à un cours de self-défense”. Cela fait 3 ans qu’Anne-Françoise a sauté le pas. Elle participe aux cours de self-défense gratuits proposés par Jessy Thao à Vence, près de Nice, en partenariat avec la mairie du village. “Même si je m’en suis toujours bien sortie, j’avais envie d’acquérir des techniques de défense”.
Dans les années quatre-vingt, elle a subi des violences conjugales pendant près de sept ans. Les cours ont permis à cette dame, désormais âgée de 72 ans, de prendre de l’assurance en réalisant qu’elle a la capacité de se défendre.
“Je suis capable de faire ça finalement”
“Face à mon ex-mari, j’étais complètement tétanisée”. Une histoire traumatisante qui laisse des traces encore aujourd’hui : “Au début, j’esquivais seulement, je ne contre-attaquais pas”. Grâce à ses camarades et son enseignante, ce sentiment d’impuissance disparaît petit à petit. “Maintenant, je suis consciente de ce qui peut arriver et de comment je peux me défendre”, affirme-t-elle, confiante. “Je sais taper où ça fait mal. C’est un sentiment incroyable de se dire que je suis capable de faire ça finalement.” Anne-Françoise a pu s’en sortir malgré le manque de structure adapté à cette époque.
« En général, les femmes viennent à mes cours lorsqu’elles sont sorties de situations de violence et qu’elles sont en phase de reconstruction”, affirme Jessy Thao, l’instructrice d’Anne-Françoise. Spécialiste du Viet Vo Dao, art martial vietnamien qu’elle pratique depuis plus de vingt ans, il était important pour elle de mettre ses savoirs au service d’une cause qui lui tient à cœur. Dans son cours, environ 50% de ses élèves, femmes de tous âges, ont subi des violences et/ou agressions : “Être seulement entre femmes, ça met en confiance”, affirme l’instructrice. “Les paroles se délient lorsqu’elles se sentent libres de parler de leurs agressions.”
À lire aussi : Les femmes sensibilisées aux gestes d’autodéfense au club d’art martial de Sainte-Maxime
Des expériences traumatisantes que les participantes ne racontent pas toujours. “Parfois, on le découvre au fil de l’entraînement”, affirme Éric Labouré, instructeur et président de l’Institut Internationale de krav-maga de Cannes.
Les cours et techniques apprises doivent être adaptées, selon les traumatismes de chacune. “J’avais une élève à qui on ne pouvait absolument pas passer les bras autour du cou”, raconte Éric. Étranglée puis violée, les exercices de strangulation lui étaient insupportables à réaliser. Il a mis beaucoup de temps à trouver la solution. “Il m’a fallu du temps pour comprendre qu’elle devait s’exercer par elle-même. En s’étranglant de ses propres mains elle s’est habituée à cette sensation. Et puis, petit à petit, on a pu avancer.” Dans ses cours, lui seul pratique habituellement les exercices d’étranglement.

Jessy Thao et Éric Labouré travaillent en relation avec différentes structures de soutien psychologique. Numéro d’assistance ou psychologue, il faut leur montrer “qu’elles ne sont pas toutes seules”, rappelle Jessy Thao. Mais selon l’instructrice, “Elles doivent d’abord se sentir prêtes. Je leur donne les outils, puis elles doivent faire leur chemin.”
Des profils divers
Sophie participe elle aussi au cours de Jessy Thao, au côté d’Anne-Françoise. Infirmière, elle sait que son métier peut l’amener à être agressée. “Le but n’est pas nécessairement d’utiliser la self-défense dans mon métier, mais d’avoir plus confiance en moi pour faire face aux risques”, explique-t-elle. Les violences qu’elle a pu subir étaient avant tout verbales, mais avec les techniques apprises, elle sait qu’elle peut se défendre en cas d’agression physique aussi.
À lire aussi : « Cette fois, je pourrai me défendre correctement » : comment les techniques de combat aident les femmes à prendre confiance en elles
Pour Jule, employée d’une agence de voyage, la première motivation était de se défouler. À 30 ans, elle fait partie des plus jeunes du groupe. Elle n’a jamais été victime de violence, mais sait que les risques sont là. “Après des heures au bureau, ça fait du bien de bouger, et c’est très rassurant de savoir qu’on a les moyens de se défendre si besoin”, explique la jeune femme.


Alors qu’en 2021, 14,9% des femmes entre 30 et 44 ans ont déjà renoncé à sortir seules de chez elles, la self-défense apparaît comme un moyen de se sentir en sécurité dans leur quartier ou leur village.
Un mélange de sports de combat
La self-défense n’est pas un sport à part entière, mais plutôt un condensé de plusieurs pratiques sportives. Sont inclus dans la « catégorie self-défense » des sports comme le krav-maga, Le Penchak Silat, le Systema, ou encore le Jiu-jitsu. Le Penchak Silat est bien plus violent que le krav-maga, raison pour laquelle Éric Labouré, directeur de 2 IKM, “déconseille aux femmes qui voudraient commencer la self-défense de pratiquer ce premier sport, et, au contraire, de se diriger vers le krav-maga, qui est une excellente alternative, ouverte à tous.”
Le but de la self-défense est d’acquérir des automatismes et des réflexes, dans le but de pouvoir, si besoin, les utiliser en conditions réelles. Selon Sophie Litaudon, instructrice depuis un an à l’école ESFK de Cannes, École spécialisée en Self-Défense, krav-maga, Arts-Martiaux et Sports de Combat : « À la moindre attaque, la personne est censée pouvoir, sans avoir à réfléchir, faire une remise à zéro dans sa tête et se défendre avec ce que lui apprend le professeur pendant les cours”, explique l’instructrice.
Ainsi, ce sport n’est pas “du loisir”. Pour parvenir à mémoriser les différentes techniques de défense, la concentration est primordiale durant toute la séance. « Certains binômes rigolent entre eux. Le problème, c’est que s’ils apprennent le geste en rigolant, leur corps va l’assimiler ainsi et en conditions réelles, il va le reproduire de la même manière. Et dans ce cas, il est presque certain que l’agresseur gagnera », poursuit Sophie.
Des gestes qui sauvent
Du coup de poing à l’attaque au couteau, en passant par les tentatives d’étranglement, les adhérents des clubs de Krav Maga apprennent à faire face à un maximum de situations, pour réagir de la manière la plus efficace et la plus adaptée.
S’il est important de connaître les gestes de base pour se défendre, les professeurs interrogés affirment que le dialogue passe avant tout. “La self-défense c’est aussi l’apprentissage d’une posture à avoir, et l’entraînement est aussi verbale”, explique Jessy Thao. Dans ses séances à Vence, des exercices d’insultes sont pratiqués, pour apprendre à garder son sang-froid et savoir répondre à des violences verbales. “Avec l’assurance acquise au fil des cours, les femmes ont déjà une meilleure posture face à l’agresseur”, explique-t-elle.
Lors des cours, deux cas de figures sont possibles : les entraînements entre femmes et les entraînements mixtes. Les deux ont leurs atouts et leurs faiblesses : selon les instructeurs interrogés, les cours mixtes permettent aux femmes de se confronter réellement au potentiel risque de la rue. Des techniques qui fonctionnent sur les femmes ne fonctionnent pas forcément sur les hommes, et inversement. D’autre part, certaines femmes se sentent plus à l’aise à l’idée de pratiquer entre elles. Selon Jessy Thao “un homme n’a pas le corps et ressenti d’une femme parce que les techniques proposées par les hommes ne marchent pas toujours avec le corps des femmes”.
Des bienfaits physiques et mentaux
Tous les pratiquants rencontrés sont unanimes : au-delà de l’aspect défense, la self-défense possède de nombreux bienfaits. Il apporte notamment de la confiance en soi : les femmes savent qu’en cas d’agression, elles sont capables de réagir et de riposter pour se protéger, ce qui les rassure. D’après les professeurs interrogés, montrer de l’assurance est primordial. » Si vous mettez un agresseur au milieu d’un groupe de femmes, il va naturellement se diriger vers celles qui ont l’air fébriles et peu sûres d’elles”, explique Sophie, l’instructrice à l’ESFK de Cannes. “Rien que le fait de montrer qu’elles ne sont pas vulnérables va fortement diminuer la probabilité qu’elles se fassent agresser » précise-t-elle.
Elles font également davantage attention au monde qui les entoure (utiliser les vitrines comme miroir, baisser le volume des écouteurs, …). “Je ne sors pas tard, j’évite les coins sombres, je regarde autour de moi, j’apprends aussi à repérer le danger pour les autres femmes”, raconte Jule, participante aux cours de self-défense.
À voir aussi : «Un moyen d’avoir plus confiance en soi» : les Français se mettent aux cours de self-défense
“Je m’entraîne sur mon compagnon à la maison”
Pour les femmes interrogées, la self-défense est devenue une pratique hebdomadaire qu’elles ne comptent pas abandonner de sitôt, et qu’elles recommandent à leur entourage. “Ça m’a tant apporté, j’en parle beaucoup à mes amies, mes collègues et mes proches. Ça les intrigue et je sais que s’ils trouvaient le temps nécessaire, ils viendraient à des cours”, explique Jule.
Pour elle comme pour Sophie L, leur compagnon les ont encouragées à participer à ces cours. “J’étais déjà pas mal dans les sports de combat, et mon copain m’a dit que le krav-maga m’irait bien, puis que ce serait utile”, explique Sophie. “Il me pose souvent des questions sur le déroulé du cours quand j’en reviens, et comme c’est un homme, je m’entraîne sur lui à la maison, pour voir si les prises fonctionnent”, raconte Jule, amusée.
“Je n’ai encore jamais eu à utiliser ces techniques, et c’est tant mieux !”
Les cours sont un moment de plaisir pour les femmes présentes, mais en conditions réelles elles espèrent ne pas avoir à utiliser ce qu’elles ont appris. “Je n’ai encore jamais eu à utiliser ces techniques, et c’est tant mieux !” s’exclame Jule. “Si elles doivent utiliser les techniques apprises, elles le pourront grâce aux cours, mais on privilégie le fait de ne pas se mettre en danger, en usant du dialogue avant tout”, précise Jessy Thao. Oui, savoir se battre est essentiel, mais la self-défense ne se résume pas qu’à ça. “La self-défense c’est savoir dire non et s’affirmer”. C’est se dire “j’accepte ce que je ressens et la personne que je suis, j’ai conscience de mes forces et mes faiblesses” conclut Jessy T.
Audrey DE QUINA, Estelle FIERLING & Mathilde GEORGES
Le krav-maga, c’est quoi ?
Le krav-maga est une méthode de combat créée en 1948, lors de l’établissement d’Israël. “Il fallait trouver un mode de défense très facile à apprendre et très efficace rapidement” explique Éric Labouré, président de l’Institut Internationale de krav-maga de Cannes. Cette méthode privilégie des techniques qui permettent de neutraliser l’adversaire le plus rapidement et efficacement possible. Ainsi, il vise en priorité les parties faibles du corps (yeux, cou, parties intimes…). Le fondateur Imi Lichtenfeld, un juif-hongrois, était en charge de la sécurité dans le ghetto et maitrisait toute forme de technique de combat. Ainsi, le krav-maga combine des techniques issues de la boxe, du judo, du ju-jitsu et de la lutte. “Très rapidement, c’est devenu une méthode reconnue dans le monde ” relate Éric Labouré. L’absence de règles le distingue des autres arts-martiaux : il n’y a pas de compétitions. Mais selon lui “elle a une bonne utilité en milieu urbain et dans la vie quotidienne”. Ainsi, le krav-maga rencontre également un intérêt chez les civils, via le développement de fédérations en Europe, en Amérique du Nord et dans d’autres régions du monde. La Fédération européenne de krav-maga (FEKM) compte par exemple plus de 13 000 licenciés répartis dans dix pays, dont environ 10 000 en France.
