Si l’e-sport prend en ampleur dans la culture des jeunes générations, il est encore dur de le faire entrer dans le paysage médiatique. Beaucoup de journalistes semblent réticents à traiter cette pratique. Un sujet débattu lors des Assises internationales du journalisme à Tour le mardi 26 mars.

Suivre et décrypter un match, c’est ce qu’on attend des journalistes sportifs. Mais lorsqu’il s’agit d’e-sport, c’est prendre le risque de passer pour un paresseux au travail : “alors que j’analyse une partie en ligne, des collègues peuvent m’interpeller pour me dire ‘alors, tu gagnes à ton truc ou quoi ?’”, imite Paul Arrivé, journaliste spécialiste de l’e-sport du journal L’Équipe, lors d’une conférence au Palais des Congrès de Tours à l’occasion des Assises internationales du journalisme, mardi 26 mars. La dimension ludique étant présente dans le nom même de la pratique, difficile encore pour beaucoup de prendre la discipline au sérieux, regrette-t-il.
Les préjugés persistent, alimentés par les médias traditionnels, selon lui. “Pourtant, comme un autre sport, les jeux vidéo s’organisent en affrontements compétitifs et encadrés par des règles précises”, explique le journaliste. À l’intérieur de la rédaction, il est le seul à travailler sur ce sujet, avec parfois un pigiste qui vient l’aider. Paul Arrivé ressent un réel mépris de la part de ses collègues. Autre exemple concret : il n’est pas convié aux conférences de rédaction. “Une grande partie de mon travail, c’est aussi de convaincre les rédacteurs en chef” de la pertinence de traiter tel ou tel sujet, soupire-t-il. Pour lui, le déclin de la presse écrite pousse les rédactions à mettre en avant les articles les plus “vendeurs” et les disciplines académiques, “qui passent avant l’e-sport”. Il se souvient d’une compétition importante de jeux vidéo à Bercy à Paris il y a quelques années, en présence de deux ministres. Or, “le lendemain, on me laisse une brève de deux cents signes dans le journal pour raconter l’événement”. Et le choc des générations n’aide pas non plus : “C’est une communauté très jeune, rappelle-t-il. Un senior en e-sport, c’est quelqu’un de plus de vingt-cinq ans ”.
L’e-sport, une discipline encore peu connue du grand public
Le manque de reconnaissance de l’e-sport pâtit également du fait que les compétitions de jeux vidéo sont souvent traitées par des journalistes spécialisés dans les nouvelles technologies. Romain Albesa, alias Caelan, pratique l’e-sport et manage l’équipe du collectif Solary, structure spécialisée dans le domaine : “cela vient d’une vision élitiste qu’ont les journalistes sportifs envers la pratique, juge-t-il. Ils ne veulent pas couvrir nos compétitions, car ils prétendent que ce n’est pas du sport et donc ne relève pas de leur domaine”. L’aspect numérique supplante ainsi l’aspect sportif, reléguant au second plan, voire niant les stratégies propres à la discipline. Or, comme tout sport, cette pratique demande une certaine connaissance des règles de sports collectifs. Le monde du jeu vidéo possède son propre vocabulaire et sa vulgarisation est essentielle pour le démocratiser. “C’est pour ça que l’on essaye beaucoup plus de convaincre les journalistes sportifs de se familiariser à ce sport, plutôt qu’aux journalistes ‘tech’ de se former au vocabulaire sportif”, explique Caelan.
Les influenceurs comme Squeezie ou Amine ont contribué malgré eux à cette confusion du métier. Les youtubeurs ont tous les deux commencé par des vidéos de gaming, soit de jeux vidéo, et ont donc pensé à inviter des journalistes spécialisés comme Paul Arrivé pour des événements qu’ils organisaient, mais qui n’avaient aucun lien avec l’e-sport : « On arrive et on comprend qu’il s’agit d’une course de F1 ou encore d’un match de foot entre influenceurs, explique le journaliste, ce n’est pas notre métier d’être journalistes influenceurs !”, dit-il en riant. Si ce n’était pas voulu de la part des deux youtubeurs, cet événement a malgré lui participé au dénigrement du statut “journaliste d’e-sport”. Aux événements suivants, les deux organisateurs n’ont pas répété leur erreur et ont bien pris soin d’inviter des médias plus appropriés.
Lili-Jeanne BLUTEAU
édité par Eliott CARON
