Lors des Assises du journalisme de Tours, l’e-sport a été défendu comme une discipline légitime qui nécessite une égale reconnaissance médiatique vis-à-vis des sports traditionnels. Les journalistes spécialisés doivent surmonter des défis internes et externes pour populariser cette pratique.

Il en est intimement convaincu, l’e-sport est une nouvelle forme de sport « construit comme n’importe quel sport professionnel ». Paul Arrivé, journaliste spécialisé dans l’e-sport pour le quotidien L’Équipe, intervient pour les Assises du journalisme au Palais des Congrès de Tours (Indre-et-Loire), mardi 26 mars, lors d’une conférence intitulée : « L’e-sport : un nouveau terrain pour le journalisme. » À ses côtés se trouve Romain Albesa, joueur d’e-sport professionnel et manager de l’équipe d’e-sport Solary de Tours. Tous deux souhaitent convaincre l’assistance de la nécessité de donner la même légitimité à l’e-sport qu’aux sports traditionnels dans les médias.
Réjouis de parler notamment à de futurs journalistes encore étudiants, ils espèrent que le « décalage générationnel », à l’origine du manque de considération de l’e-sport par les médias selon eux, s’effacera grâce à eux.
Une popularité croissante des e-sports
À quatre mois des Jeux Olympiques et paralympiques 2024 à Paris, cette édition des Assises du journalisme a choisi pour thème le sport. Alors que l’e-sport n’est pas considéré comme une discipline officielle, sa croissance fulgurante ces dernières années a pourtant attiré l’attention des organisateurs des Jeux olympiques. Le Comité international olympique avait créé en 2018 un « groupe de liaison sur l’e-sport et les jeux vidéo« . Il avait reconnu en 2017 que l’e-sport nécessitait une préparation d’une « intensité comparable à ceux des athlètes d’autres sports plus traditionnels ».
Quelques années plus tard, l’e-sport, qui désigne l’ensemble des pratiques permettant à des joueurs de se confronter lors de compétitions de jeux vidéo, fait toujours face aux défis qui se posent pour sa reconnaissance dans les championnats et dans les médias. L’image du « gamer » solitaire des années quatre-vingt-dix est dépassée. On joue désormais en équipe et devant un public. En 2017, 37 millions de téléspectateurs en Europe regardaient régulièrement les compétitions en ligne. De son côté, la France comptait 1 047 joueurs officiels d’e-sport en 2023.
Quelle place pour les e-sports dans la presse ?
Aujourd’hui, la relation entre public et e-sport passe essentiellement par les réseaux sociaux et les plateformes de diffusion comme Twitch et YouTube. La presse peine à faire de la place dans ses colonnes au sport électronique, constate Paul Arrivé. Le journaliste dénonce une « condescendance » de la part de journalistes de médias traditionnels envers le jeu vidéo. Preuve en est, l’e-sport est rarement intégré dans la rubrique sport, regrette le joueur professionnel.
« Les échecs, sport non physique, y sont pourtant représentés », argumente-t-il. Depuis 2014, le Monde a créé la rubrique Pixels qui rassemble les sujets dédiés aux nouvelles technologies, dont les jeux vidéo. Libération classe les actualités de l’e-sport dans la rubrique société ou culture. France info comme L’Équipe laissent l’e-sport entrer dans la rubrique sport, mais uniquement sur leur site web. Le sport électronique bénéficie exceptionnellement d’une ou deux colonnes dans la version papier de l’Équipe lors de grands championnats en France. Il y a une « ignorance complète » de cette pratique dans les médias, déplore le joueur Romain Albesa.
L’inclusion du e-sport, un défi dans les rédactions
Les journalistes spécialisés dans l’e-sport font face à une double difficulté. Ils doivent se battre pour « convaincre de la légitimité » de l’intérêt de leurs articles au sein de leur rédaction et vulgariser une discipline où le vocabulaire est peu connu en dehors des supporteurs. Paul Arrivé et son unique collègue spécialisés dans l’e-sport pour l’Équipe, ne sont ainsi pas intégrés dans les conférences de rédaction et fonctionnent en « autarcie », ironise-t-il. Cela ne les empêche pas de se détacher des simples comptes-rendus de championnat pour proposer au lecteur des portraits et de traiter de sujets de fond, notamment sur les implications économiques du sport électronique.
Selon Romain Albesa, la médiatisation renforcerait la représentation de cette discipline, tout en admettant qu’il y ait une méfiance du côté des joueurs vis-à-vis des médias traditionnels. L’approximation, les stéréotypes et les interviews superficielles de journalistes non spécialisés ont alimenté une « relation conflictuelle » selon l’e-sportif. Quand leur métier n’est pas pris au sérieux, ils ne se sentent pas respectés en tant que joueurs professionnels. Paul Arrivé a pour sa part conscience qu’il n’arrivera pas à « convaincre les générations plus anciennes » de journalistes. Mais il est persuadé qu’à l’avenir, de plus en plus de jeunes journalistes qui parlent « le même langage » que les e-sportifs, pourront parler du sport électronique comme de n’importe quel sport. Malgré les obstacles actuels, Paul Arrivé et Romain Albesa restent optimistes quant à l’évolution future de la représentation du e-sport dans les médias, à condition que ces derniers jouent le jeu.
Nina OSMOND
édité par Victor DELFOUILLOUX
