Lors des Assises du journalisme de Tours, deux étudiantes ont dénoncé le sexisme dans les rédactions, et le traitement médiatique des violences sexistes et sexuelles. Elles appellent à des changements structurels par la formation dans les rédactions.
Enquête sur les violences sexistes et sexuelles dans les rédactions réalisée par l’association Prenons la Une, #NousToutes et Paye ton journal. Les répondants : 1566 journalistes ou salariées d’un média et 271 étudiantes en école de journalisme. Infographie DR Prenons la Une
Leur témoignage enflammé a détourné le sujet initial du débat. Lors d’une conférence sur le “traitement des violences sexistes et sexuelles dans le journalisme de sport” aux Assises du journalisme de Tours, jeudi 28 mars 2024, Laurene Roche, étudiante de vingt-trois ans en master de journalisme à Lyon et Judith Chevalerie, étudiante de vingt-cinq ans à l’École de journalisme de Bordeaux, l’ont dit haut et fort : “c’est du sport” d’échapper au sexisme dans le milieu journalistique, en référence au thème de cette édition : “Le journalisme, c’est du sport”.
À l’issue du débat, lors duquel Ludovic Ninet, journaliste et écrivain, et Alizée Vincent, journaliste pour Arrêt sur images, ont fait le constat que la presse sportive ne proposait pas un traitement juste et assidu des violences sexistes et sexuelles, le débat a pris une autre tournure. Les deux jeunes journalistes ont réagi avec émotion. D’une voix indignée et affirmée, Judith Chevalerie a entamé un discours puissant pour donner sa vision de la réalité dans les rédactions. Elle refuse que la charge du changement repose “sur les épaules des jeunes” professionnels et des étudiants en journalisme.
Selon elle, il existe un “décalage” intergénérationnel entre certains journalistes nés avant les années 1990 et les plus jeunes, dont ceux récemment entrés dans les rédactions ou encore en étude. À ses yeux, l’ancienne génération n’est pas suffisamment sensibilisée au traitement de ce type de sujets. À l’inverse, les millennials (1981-1996) et la génération Z (à partir de 1997) se sont “construits dans une société différente”, où les préoccupations pour l’égalité femme-homme étaient “plus avancées”, estime-t-elle. Précisant au passage que son objectif n’est pas de paraître “condescendante” vis-à-vis de ses aînés, elle appuie ses propos sur ses propres expériences et celles de ses camarades de promotion dans des rédactions.
“J’étais la seule femme, je n’ai pas osé protester”
Tremblantes, ses mots hachés par l’émotion, Laurène Roche peine à parler en public de ses expériences traumatisantes. “Ce sont les rédactions qui doivent changer, j’ai vécu des choses terribles lorsque j’étais en stage”, souffle-t-elle. Mais le microphone avait porté sa voix suffisamment fort pour que toute la salle soit émue. C’était il y a cinq ans, elle faisait son premier stage dans une rédaction de radio sportive. “Des journalistes de France Télévisions me faisaient des réflexions sexistes quand j’assistais à un match, confie-t-elle, et mes collègues ne me défendaient pas du tout. J’étais la seule femme, j’avais dix-huit ans, je n’ai pas osé protester”. Les sportifs ne s’empêchaient pas non plus de lui adresser des commentaires déplacés, toujours sous le regard de confrères. Elle ne se sentait bien et en sécurité, “ni en reportage ni à la rédaction”, là où elle avait reçu des réflexions sur ses vêtements et sur son corps, sexualisé par ses collègues.
Échaudés par des expériences similaires, les étudiants de l’École de journalisme de Bordeaux “se sont battus” pour avoir une formation sur le traitement médiatique des violences sexistes et sexuelles, afin de “ne pas faire les mêmes erreurs”, rebondit Judith Chevalerie. Mais cette démarche à leur initiative ne suffit pas, “il faut des formations dans les rédactions, pour les journalistes qui n’ont pas pu en bénéficier”, insiste l’étudiante. Et d’ajouter la nécessité, selon elle, d’édicter des chartes communes, à l’image de celle pour un journalisme à la hauteur de l’urgence écologique.
Medaline Mhiri, co-fondatrice de l’association Femmes journalistes de sport et rédactrice en cheffe du magazine Les Sportives, qui animait le débat, a fait l’impasse sur la demande principale des étudiantes, à savoir la formation dans les rédactions, répondant qu’il faut “accepter la charge mentale pour changer les choses”. Selon elle, c’est “un travail d’équilibriste” dans les rédactions de tenter de “sensibiliser nos collègues” à l’importance de la rigueur pour traiter des violences sexistes et sexuelles. De son côté, la journaliste Alizée Vincent a proposé à Laurene Roche de “verbaliser les problèmes en envoyant des emails à ses supérieurs” pour signaler ce type de comportements. L’étudiante en journalisme reconnaît l’intérêt de rapporter les faits, mais signale que dans certaines rédactions, il y a “une pression et une ambiance sexiste à tous les niveaux”, qui nécessitent des “changements globaux dans les rédactions”.
Éclipsant les intervenants, les deux étudiantes ont été vivement applaudies à la fin de leurs interventions. Avant de quitter la salle, plusieurs personnes sont même allées les féliciter personnellement pour leurs propos, qui ont manifestement fait écho dans l’assistance.
Nina OSMOND
Édité par Raïs MAHJOUB
