Lobbying des GAFA : un obstacle pour la liberté de la presse en Europe ?

Opposition aux droits voisins, et plus dernièrement au Media freedom act, le lobbying des GAFA et ses millions d’euros tentent de mettre la main sur Bruxelles.

Les GAFA, qui désignent les quatre géants du Web (Google, Apple, Facebook, Amazon), sont les maîtres de la reconnaissance du statut des médias sur le web. C’est ce que Jean-Pierre de Kerraoul, président de l’European newspaper publisher’association (ENPA), le lobby qui représente les journaux européens à Bruxelles, reproche à la dernière norme européenne concernant la liberté de la presse : le Media freedom act (MFA). Et pour cause, l’article 17, qui vise à offrir plus de pouvoir et de légitimité aux entreprises de presse face à l’offensive des grandes plateformes en ligne est, selon le président de l’ENPA, « le principal problème du texte ».

Le Parlement européen a adopté la loi sur la liberté des médias (Media Freedom Act) par 464 voix pour, 92 contre et 65 abstentions, le 13 mars 2024 à Strasbourg. Photo CC libre de droits

Lors d’une conférence intitulée Le media freedom act : un enjeu européen majeur, dans le cadre des Assises internationales du journalisme de Tours, mercredi 27 mars, le patron de l’entreprise de presse Sogemedia regrette que « la norme européenne, laisse, pour l’essentiel, le pouvoir à Google et à X, de décider quel contenu médiatique est conforme ou non, selon leurs propres conditions générales d’utilisation. Et ça, ce n’est pas acceptable », dit-il en précisant que ces mêmes conditions peuvent être modifiées tous les jours par ces plateformes. « Certes, ce texte leur a un peu mis des bâtons dans les roues, mais si Elon Musk [patron de X] ou Marc Zuckerberg [patron de Facebook] juge que tel contenu de presse est contraire à leurs règlements, ils peuvent les censurer », explique-t-il.

Les carences déplorées par Jean-Pierre de Kerraoul à propos de l’article de 17 du MFA sont directement liées au lobbying des GAFA, selon lui. Ces entreprises de la « big tech » investissement chaque année près de 30 millions d’euros pour tenter d’influencer les politiques de l’Union européenne, selon les estimations publiées en 2022 par le répertoire de données sur le lobbying, LobbyFacts. Et d’après un rapport émis en 2021 par les ONG Lobby control et Corporate Europe Observatory (CEO), près de 1 500 lobbyistes représentent ces plateformes multinationales au Parlement européen pour essayer de peser auprès des décideurs à Bruxelles, au profit des grands groupes du secteur des technologies. Ce qui présente à ses yeux un réel frein dans l’égalité et l’échange bilatéral entre les entreprises de presse et les GAFA. « Le vrai problème auquel on est toues confrontés, ensemble, aujourd’hui, c’est l’énorme disproportion des puissances entre les très grandes plateformes en ligne face aux éditeurs et journalistes dans les pays européens », déplore le président de l’ENPA.

« Devoir justifier son statut du média auprès d’une plateforme est choquant »

Ce n’est pas la première fois que le poids des lobbys a un impact sur les décisions juridiques européennes concernant la liberté de la presse. En 2019, c’est la directive européenne des « droits voisins des droits d’auteurs », qui avait suscité de nombreuses oppositions chez Google. La directive européenne vise à permettre aux éditeurs de presse de pouvoir négocier plus facilement des licences payantes avec les plateformes ou sites Internet qui indexent automatiquement leurs articles. La loi adoptée en France, à la suite de cette directive, obligeait le géant américain à rémunérer les médias dont les contenus étaient réutilisés par la multinationale. Ce qu’elle a contourné en cessant d’utiliser les articles dont les entreprises de presse demandaient une rémunération. Après des sanctions de l’Autorité de la concurrence et une mobilisation de la Fédération Européenne des Journalistes ainsi que de plusieurs syndicats de journalistes français, Google a accepté de verser le dû, en refusant de communiquer son montant. « S’unir, suivre toutes les évolutions des GAFA et surveiller leurs intentions est un moyen pour les contrer. Et il faut être prêts au bon moment, car, si on arrive après qu’elles ont agi, c’est trop tard », témoigne Pablo Aiquel, secrétaire général adjoint du Syndicat National des Journalistes (SNJ). Selon ce dernier, « le MFA ne suffit pas, il faut prendre conscience qu’on doit être beaucoup plus intéressée par ce qu’il se passe et par la manière dont les différentes lois et directives ont un impact sur nos métiers ».

Le Media freedom act oblige à présent les plateformes à informer les médias des contenus qu’elles ont l’intention de supprimer ou de restreindre, et ce, 24 heures en amont de leur décision. Avant le MFA, les plateformes pouvaient restreindre ou effacer de manière arbitraire et sans justification le contenu publié et partagé par un média sur les réseaux sociaux. Une évolution qui ne satisfait toutefois pas Jean-Pierre Kerraoul. « Tout ce qui est légal hors ligne doit être légal en ligne. Pourquoi les contenus légaux dans la presse en France devraient être soumis à l’appréciation des plateformes ? », s’offusque-t-il. « Tout simplement car la puissance économique des GAFA et leurs lobbys est telle que, malgré nos efforts, on n’a pas réussi atteindre ces grandes plateformes et le seul fait d’être obligé de se justifier en tant que média auprès d’elles est choquant », déplore le directeur de Sogemedia avant de conclure qu’il y a encore « du pain sur la planche ».

Flavie VEILLAS édité par Baptiste CHARDELIN

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