Le traitement médiatique des violences se heurte à l’économie des médias sportifs et aux mentalités conservatrices de certains journalistes, selon plusieurs intervenants aux Assises internationales du journalisme 2024 de Tours.

En décembre, lorsque la cycliste professionnelle australienne, Melissa Hoskins est morte, tuée par son mari, lui aussi cycliste professionnel, Rohan Dennis, « très peu de journaux en ont parlé comme d’un féminicide », raconte Alizée Vincent, journaliste au sein de la rédaction d’Arrêt sur images, lors d’une conférence intitulée Quel traitement des violences sexistes et sexuelles dans le journalisme de sport ? lors des Assises internationales du journalisme de Tours, jeudi 28 mars.
L’assassinat de la sportive de haut-niveau, qui a été fauchée par une voiture conduite par son mari, a reçu un traitement médiatique inapproprié, estime-t-elle. « Dans les articles, Melissa Hoskins est actrice de tous les verbes d’actions et aucun papier n’indique son palmarès. Certains la qualifient seulement de ‘mère de deux enfants et épouse de Rohan Dennis’. La nécrologie de l’Équipe ne mentionne même pas la cause de sa mort », déplore-t-elle en ajoutant que le quotidien de sport avait pourtant publié un article avec plus d’éléments, qui a été supprimé cinq heures avant la nécrologie, « probablement censuré », selon elle.
« Le sport est innervé de tous les sujets de société »
Le traitement médiatique de la mort de Melissa Hoskins n’est pas un cas isolé. En 2004, l’ex-capitaine du XV de France, Marc Cécillon, tue sa femme dans la nuit du 7 au 8 aout à Bourgoin-Jallieu, en Isère. Après le drame, c’est l’omerta dans le monde du rugby et de la presse. « Les articles liés au crime se concentrent sur la psychologie du coupable et non pas sur les mécanismes structurels qui ont conduit à cet acte, effaçant complétement la victime », rapporte Ludovic Ninet, journaliste sportif et écrivain, auteur de L’affaire Cécillon : Chantal, récit d’un féminicide, ouvrage qui retrace l’enquête et les faits, 19 ans après.
Selon l’écrivain, les raisons pour lesquelles les violences sexistes et sexuelles sont peu ou mal traitées dans les réactions sportives sont diverses. « Ce sont des entreprises de presse très masculines, et la majorité des journalistes sportifs ne se destine pas au métier pour traiter ces sujets-là », explique le spécialiste de l’ovalie. Ce dernier évoque aussi le rejet de responsabilités entre les médias généralistes et sportifs. « Le problème est que les rédactions de sport estiment que les violences sexuelles et sexistes dans le sport doivent être traités par des médias généralistes, quand ceux-ci pensent que ces thèmes doivent être laissés aux rédactions sportives », déplore-t-il. À ces facteurs, s’ajoutent celui de l’économie et du lectorat de la presse sportive. « C’est une presse qui apparait comme un divertissement, et qui est très centrée sur la performance, alors que le sport est innervé de tous les sujets de société », insiste l’auteur de l’enquête sur les traumatismes physiques liés à la pratique intensive du rugby.
Vers plus de formations dans les rédactions ?
Le faible traitement de ces violences et les choix éditoriaux qui sont faits pour les médiatiser peuvent être vecteur de maux dans la société, alerte Alizée Vincent. « Lorsque je suis intervenue dans une classe pour un cours sur les médias, et que j’ai parlé de l’affaire Hakimi [joueur de football accusé de viol], tous les adolescents m’ont dit ‘Mais il n’a rien fait, elle fait ça pour l’argent !’, et ça, c’est une conséquence du vocabulaire utilisé dans certains articles », considère-t-elle. Lorsque celle-ci interroge les journalistes dont elle a jugé les articles problématiques, « ils ne réalisent même pas ou ils se trouvent des excuses », s’alarme-t-elle.
Selon une étude menée en 2022 par la chercheuse Dandy Mantanola, maitresse de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’université de Rennes, les femmes constituent seulement 15 % des rédactions sportives. Un taux à l’origine des carences dans la diversité des sujets couverts dans les journaux sportifs, estime Mejdaline Mhiri, co-fondatrice de l’association Femmes Journalistes de Sport (FJS) et rédactrice en cheffe des sports. Lors d’un échange en fin de conférence, plusieurs étudiantes en journalisme ont dénoncé avec émotion le manque de formation au traitement médiatique des violences sexistes et sexuelles dans les écoles de journalisme. En juin, l’association FJS a créé une charte pour une plus grande égalité femme-homme dans les rédactions sportives. Signée par 61 rédactions, c’est une première dans la profession.
Flavie VEILLAS
édité par Valentine Foureau
