Le football au sud de la Méditerranée, un sport très politisé

Entre l’ingérence des États sur les fédérations et les revendications sociales portées en tribune, le football dans la région MENA est décidément tout sauf apolitique. Un critère à prendre en compte pour les médias.

De gauche à droite : Youssef Chaini (animateur de Radio2M au Maroc), Frédéric Suteau, Aziza Naït Sibaha et Mehdi Dahak, lors des Assises internationales du journalisme au Palais des Congrès de Tours, le 26 mars 2024.  Photo  T.B

Un hymne pour la Palestine résonne à quatre mille kilomètres de Gaza, dans le stade marocain Mohammed-V. Depuis plusieurs années déjà, et d’autant plus depuis le début de la guerre entre Israël et le Hamas en octobre, les supporteurs du club de foot Raja de Casablanca ont l’habitude d’entonner lors des matchs le Rajawi Falestini : “Cela fait des années que nos larmes coulent, Ô Palestine ma bien-aimée“. Nombreux sont les exemples dans les pays du sud de la Méditerranée, où la politique entre sur les terrains de sport. Dans ce contexte, comment les dissocier, et les traiter d’un point de vue journalistique ? Mardi 26 mars, plusieurs journalistes essayaient d’y répondre lors d’une conférence au Palais des Congrès de Tours sur “le journalisme de sport vu du sud de la Méditerranée“, dans le cadre des Assises internationales du journalisme.

Aziza Naït Sibaha, journaliste à France 24 et fondatrice du média TAJA Sports, qui valorise le sport au féminin, soutient que les États de la région Moyen-Orient et Afrique du Nord (MENA) font du “sportwashing“. “Certaines rédactions nous rappellent à notre devoir de patriotisme quand on critique trop un club ou une compétition“, rapporte-t-elle. Difficile donc de traiter dans les médias marocains la question écologique lors du Mondial au Qatar en 2022, d’autant plus au vu de la performance historique des Lions de l’Atlas. Même tabou sur le bilan carbone de la Coupe du monde 2030 qui se tiendra sur trois continents, car plusieurs matchs se joueront au Maroc. Frédéric Suteau, rédacteur en chef adjoint du service des sports à RFI explique que ce sont les correspondants sur place qui sont le plus confrontés à cette pression des autorités. “Dès qu’un scandale est révélé par l’un de nos journalistes concernant un club au Cameroun par exemple, on peut être sûr que la Fédération va nous contacter.“ 

Des chants aux urnes, le poids des supporteurs

Le football est aussi un moyen de revendication pour le peuple. “Les stades sont des soupapes lorsqu’il n’y a pas d’autres lieux“, affirme Mehdi Dahak, fondateur du média Dzfoot.com, qui traite de l’actualité footballistique en Algérie et des footballeurs algériens expatriés. Durant le “Hirak“, la période de manifestation qui a eu lieu de 2019 à 2021 pour protester contre un cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika, des chants créés par le club SM Alger, notamment La casa del Mouradia (en référence à la résidence du président de la République d’Algérie) avaient été repris dans la rue par les manifestants. 

Les supporters font ainsi souvent trembler les dirigeants des pays de la MENA. En 2011, lors du “Printemps arabe“, la mobilisation des ultras des deux clubs du Caire, Al Ahly et Zamalek, avait contribué à faire chuter le président Hosni Moubarak. En conséquence, les matchs du championnat égyptien se jouent à huis clos depuis 2012, officiellement pour des raisons de sécurité. Pourtant, le pays a accueilli en 2019 la Coupe d’Afrique des Nations, où des dizaines de milliers de supporters se rendaient dans les stades. Mehdi Dahak a couvert cet événement. Mais lorsqu’il a demandé aux organisateurs pourquoi les stades pouvaient soudainement être plein, il n’a obtenu “aucune réponse“. 

Jusque dans les urnes, le football peut jouer un rôle crucial dans les pays du sud de la Méditerranée. En 2018, toujours en Égypte, Abdel Fattah al-Sissi avait été élu avec 97 % des voix, et c’est lui-même qui avait choisi Moussa Mostafa Moussa, le seul autre candidat à l’élection présidentielle. Mais en signe de protestation, 58 % des votants s’étaient abstenus, et plus d’un million d’Égyptiens avaient voté pour Mohamed Salah. L’attaquant star de Liverpool avait ainsi obtenu l’équivalent de 5 % des voix (comptabilisées comme nulles). 

 Théo BOISSONNEAU
édité par V.M.

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