Gérard Harmand, lapidaire formateur : « J’ai taillé 4 000 cailloux en 40 ans »

Le 13 et 14 avril 2024 avait lieu le Mineral Event à Mandelieu, l’occasion pour nous de découvrir un métier inconnu du grand public et pourtant très utile, celui de lapidaire. Portrait de Gérard Harmand, un professionnel octogénaire à l’histoire touchante.

Fidèle exposant du Mineral Event depuis vingt ans, Gérard Harmand n’a pas manqué de participer à cette édition, un moyen pour lui de « faire des rencontres avec des gens intéressants ». Photo Paul Hetté

Au Centre Expo Congrès de Mandelieu-la-Napoule, les quarante-cinq exposants du Mineral Event se retrouvent pour sa 24ᵉ édition. Ce salon, qui dure deux jours, rassemble tous les métiers relatifs aux pierres précieuses et aux minéraux : on compte des bijoutiers, des collectionneurs, des lapidaires ou encore des lithothérapeutes. La profession de ces derniers fait cependant débat.

Vingt-quatre ans que ce salon existe, c’est ce que raconte son fondateur, Guillaume Blanc, qui explique que chacun attire quelque deux mille visiteurs. Il organise les salons dans huit villes chaque année, où des exposants de différents pays se rencontrent.

Cette année à Mandelieu, on retrouve des Anglais, des Italiens, des Marocains ou même des Malgaches. Chacun présente son travail, des géodes brutes aux bracelets les plus sophistiqués. Parmi eux, Gérard Harmand, lapidaire. À 84 ans, ce Nîmois, d’origine de Troyes, est un habitué des salons. « Je suis un des derniers lapidaires de France », explique-t-il.

Une jambe en moins, un ami en plus

La facetteuse à diviseur ou  » index  » qu’utilise l’artisan, permet de tailler avec précision la pierre, située au bout du manche, selon plusieurs angles différents. Ici, Gérard Harmand est en pleine taille d’une améthyste. Photo Victor Pommatau

S’il est lapidaire aujourd’hui, ce n’était pas la vie qu’il avait imaginée. Ajusteur de formation, il travaille pendant des années dans les travaux publics en tant que chef de chantier. Selon lui, il « avait déjà les mains déjà faites pour ça ».

En 1980, le destin de Gérard Harmand prend un tournant tragique. Lui qui était chef de chantier perd une jambe dans un accident : « J’étais en pleine ascension. Et soudain, je me retrouvai invalide à 80 %. »

À cause de son accident, il raconte : « Pendant quatre ou cinq ans, je n’avais envie de rien. » Une période de remise en question, qu’il explique par son nouvel handicap : « Je ne pouvais plus travailler debout, il fallait que je me recycle. » Puis en 1985, une rencontre bouleverse sa vie : « Par hasard, j’ai rencontré un diamantaire près de Calvisson [à côté de Nîmes], qui était éclopé lui aussi, donc on a sympathisé. Puis, il m’a pris sous son aile et m’a appris le métier. »

Une rencontre qui lui a non seulement donné envie de pratiquer à temps plein cette passion, mais aussi de la transmettre. « Il n’y a pas trop d’école pour ça », déplore-t-il. Vingt-cinq ans plus tard, il se met en tête de remédier à ce problème.

Vivre et enseigner sa passion

L’expert nous explique sur sa « feuille de route » que l’angle avec lequel on taille la pierre est très important, c’est aussi ce paramètre qui fait la rareté de la pièce : la
quantité d’angles et leurs valeurs peuvent renre un joyau très complexe à tailler.
Photo Paul Hetté

Depuis février 2010, il mène une activité de formation de lapidaire. Cela lui prend plusieurs journées, où il initie qui le veut à ce métier, et particulièrement à la taille et au polissage. « J’ai réussi à mettre les pieds à l’étrier de quelqu’un qui n’y connait rien en quatre jours. » Il affirme en être à son 142ᵉ lapidaire formé.

Mais son activité principale reste la taille et surtout la vente de pierres sur ce qu’il appelle « la bourse aux minéraux et aux pierres précieuses », via son entreprise GeoGem. Il exerce cette passion depuis maintenant quarante-cinq ans.

« Si on est minutieux, c’est à la portée de tout le monde« 

La pièce dont l’artisan est le plus fier, mais aussi qui lui a fallu le plus de patience, il raconte que « si une face est ratée, il faut recommencer à zéro ». Photo Victor Pommatau

« Quand j’ai un stagiaire, je le mets à une machine et je fais mon caillou de mon côté », raconte-t-il. Il n’a pas d’emploi du temps précis pour organiser ses tailles de pierre, « c’est un peu quand je veux », sauf quand il enseigne à un stagiaire, dans ces cas-là il « y passe la journée », raconte-t-il.

Une manière de travailler qui lui permet de garder un certain recul et de rester un « passionné », explique le lapidaire. Un passionné qui, malgré sa rigueur scientifique, promet que « si on est minutieux et patient, c’est à la portée de tout le monde ».

Ce qui n’est pas à la portée de tout le monde en revanche, c’est le joyau d’hiddénite de trois-cents facettes qu’il nous montre fièrement sur son étalage. « Un mois de travail au total », témoigne-t-il, puis montre son étiquette indiquant « 215,95 carats« . Sa création la plus longue, qu’il considère comme « un truc pour les collectionneurs », du fait de sa rareté.

Un octogénaire en tournée internationale

Le vendeur a réussi à vendre deux mille de ses quatre mille joyaux pendant les salons du
minéraux et de la pierre précieuse auxquels il présente ses créations, comme celui-là. Photo Paul Hetté

Pour se faire connaître, Gérard Harmand fait le tour des salons en France : « je suis complet jusqu’en mai », affirme-t-il, alors qu’il se rend à quinze d’entre eux chaque année. Sa reconnaissance, elle se comprend par une simple recherche sur Google, celle de « lapidaire formateur », où il apparaît en premier résultat.

Si son activité n’est pas des plus lucratives, elle lui permet « de payer [ses] voyages pour aller chercher des cailloux ». Il revient dernièrement du Mexique, où il est allé chercher des pierres précieuses qui viennent compléter les quatre mille qu’il a taillé ces quarante dernières années de pratique.

Gérard Harmand regrette cependant que son savoir-faire soit de moins en moins reconnu et utilisé. « Les bijoutiers ne font presque plus appel aux lapidaires. Ils commandent des pierres taillées d’Asie. »

Paul HETTÉ & Victor POMMATAU
édité par V.P.

Une profession manuelle et intellectuelle
Mais qu’est-ce que c’est que ce métier, lapidaire ? L’artisan nous répond, selon lui, c’est très simple et cela consiste en trois étapes :

I) La collecte : il va chercher des minéraux bruts à la source, dans les pays où ces minéraux se trouvent. Il confie d’ailleurs que « c’est un métier où l’on voyage beaucoup ».

II) La taille : de retour à l’atelier, il le place sur un appareil appelé une « facetteuse », pour effectuer une « taille à facette« . L’étape « cruciale », selon le lapidaire, qui nous montre les schémas mathématiques des angles et mesures à respecter avec « extrême précision » pour tailler son joyau. Eh oui, même si la pratique de ce métier nécessite de l’entrainement technique, il invoque surtout des connaissances théoriques pointues en gemmologie et en cristallographie, pour « savoir ce que l’on vend », vulgarise le spécialiste.

III) La coopération : soit la pierre est vendue fraîchement sortie de la taille, soit le lapidaire coopère avec le bijoutier, pour assortir le joyau à une monture. Le bijoutier, lui, « ne sait pas tailler la pierre, mais sait travailler l’or, contrairement à moi » explique le lapidaire. Gérard Harmand présente donc sa production finale au bijoutier qui va modeler l’or qui l’entoure. Au final, « c’est un travail à deux » conclut l’artisan. Ensuite, c’est l’assortisseur qui se chargera de monter le joyau sur la monture.

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