Mareike Engelhardt était l’invitée des Rencontres cinématographiques de Cannes (RCC) 2024. À l’espace Miramar, la réalisatrice a échangé avec le public avant la projection de Rabia. Ce drame, qui est sorti ce mercredi 27 novembre en salles, raconte l’histoire de Jessica. Une femme radicalisée partie rejoindre Daech en Syrie.

D’où vous est venue l’idée de consacrer un film à ce sujet aussi délicat ?
« J’avais envie de réaliser un film sur le monde dans lequel on vit aujourd’hui. Il montre quelque chose qu’on voit moins ou pas du tout. Je suis tombée sur le sujet vers 2015-2016 via un fait divers sur un jeune couple qui voulait faire sauter la tour Eiffel pour accéder directement au paradis. Je trouvais intéressant la manière dont Daech se servait des émotions et des envies pour les mettre au service de leur idéologie. Comment font-ils pour faire venir dans un pays en guerre 40 000 jeunes vivant dans nos démocraties avec les libertés dont on jouit ?
J’ai vu qu’il y avait très peu de matière sur ce que les filles faisaient là-bas. Le fait qu’il y ait tout un système de soumission des femmes, pensé par une femme qui les contrôle complètement, m’était totalement inconnu. Je ne trouvais pas cela dans la presse. C’était pour moi une zone d’ombre. Pourquoi la violence féminine est à ce point occultée ? Pourquoi n’en parlons-nous pas et pourquoi ça nous dérange autant ? Ces femmes ne sont pourtant pas les victimes comme elles le prétendent. Quand on parle avec elles, quand on se renseigne, on remarque qu’elles sont tout autant radicalisées. »
Ce film représente-t-il la réalité ?
« Les faits sont véridiques. Mais en termes de violence, je suis bien en dessous de la réalité. Je suis peut-être à 20-30 % de l’horreur qui régnait. Pour moi, j’étais à la limite de ce que je pouvais regarder en tant que spectatrice. Il faut que le filme reste regardable. »
Comment vous avez écrit le scénario ? Avez-vous été aidée ?
« J’ai travaillé avec deux journalistes, qui sont les référentes de ce sujet en France : Céline Martelet, qui m’accompagne depuis 7 ans sur le sujet, a été en contact avec plus de 40 jeunes femmes parties ou revenues de Syrie. C’est une source fiable, avec Édith Bouvier. »
Avez-vous organisé des rencontres entre les acteurs et des revenantes de Daech ?
« Oui, c’est important pour moi d’ancrer ce film dans la réalité. À partir du moment où on rencontre une fille qui parle, avec son corps, la voix qui se brise, toute l’émotion qui vient avec, on a une responsabilité. On ne joue plus un rôle, ce n’est plus de la fiction. Les femmes qu’on a rencontrées sont libres. Elles ne sont plus dans l’idéologie et la plupart regrettent terriblement. Certaines ont eu très envie de participer au film pour se racheter, pour que leurs erreurs servent aux autres. Le film sensibilise les jeunes qui en sont la cible principale. »
Ces femmes qui ont fait allégeance à Daech, ont-elles un profil type ?
« C’est très divers, y a des musulmanes, des nouvelles converties, des femmes qui n’y connaissent rien à la religion, françaises, allemandes, belges, canadiennes… de tous les coins du monde. Ce n’était pas une nécessité d’être déjà familiarisée avec cette religion, c’est un prétexte à ces gens-là. C’est un mélange de milieux sociaux, il y a plus de jeunes de milieux défavorisés, mais aussi des filles de bobo violoniste. 60 % d’entre elles ont été violées. »
La condition des femmes djihadistes est-elle différente de celle des Afghanes ?
« Les femmes djihadistes sont allées en Syrie de leur plein gré. Ce sont elles qui imposent aux autres de suivre les règles. Il y a toujours aujourd’hui des femmes radicalisées dans des camps. Elles mettent en place des « mini » califats, coupent des mains et crient « Allah’ akbar ! » à longueur de journée. Elles sont venues comme des colons s’installer dans un pays qu’elles ne connaissaient pas. Et ces femmes-là ne sont pas des victimes. Elles savaient dans quoi elles s’embarquaient. En Afghanistan, les femmes subissent entièrement un système mis en place par les hommes. C’est très différent… »
Recueilli par Marilou DURANDO & Nicolas FONTAINE
édité par Elsa SIMLER
