Critique de cinéma depuis 1987, Ariane Allard a travaillé notamment dans Causette et la revue Positif. La chroniqueuse de la célèbre émission radiophonique Le Masque et la plume, sur France Inter, a animé des ateliers aux Rencontres cinématographiques de Cannes (RCC) 2024. Rencontre

En quoi consistent ces ateliers ?
« Je fais ça depuis une dizaine d’années. Concrètement, j’apprends aux jeunes à regarder un film, même si c’est très prétentieux ! Un film, on peut juste le subir ou se faire plaisir, c’est un divertissement. Ici, on leur montre des films qu’ils ne seraient peut-être pas allés voir spontanément. Une fois qu’ils les ont vus, je débriefe avec eux, je leur pose des questions. J’ai mon avis et mon analyse du film, mais ils peuvent me faire d’autres propositions : tous les avis m’intéressent. Tout ce qui compte, c’est qu’ils argumentent. En fait, je leur apprends à convaincre, je pense que le métier de critique, c’est ça. »
Comment une critique acquiert sa légitimité ?
« Je donne un avis de spectatrice professionnelle, mais en aucun cas ce que je dis est la vérité. On ne devient pas critique par hasard : je suis cinéphile depuis que j’ai 10 ans. Critique, c’est un métier pour lequel on n’est jamais sûr de rien. Notre expertise ne repose pas sur quelque chose de technique. À chaque fois que j’écris, c’est comme la première fois : je n’ai pas de certitude, juste la passion et l’envie de transmettre. Je décrypte le film, je donne des pistes de réflexion. Là où est mon expertise, c’est que je sais hiérarchiser mes arguments et construire un article, ce n’est pas un simple avis. Je propose une grille de lecture à laquelle les lecteurs peuvent adhérer ou non, mais je la défends avec passion. »
Subissez-vous des pressions de vos employeurs ?
« J’essaye d’être la plus libre possible dans mon écriture. Je dois de temps en temps faire quelques compromis, mais je reste toujours intègre vis-à-vis de moi-même. Parfois, certains journalistes ne peuvent s’exprimer comme ils le veulent, car leur média est en partenariat avec un film et la critique doit être positive. Je suis en fin de carrière et même si j’adore ce métier, je suis contente de m’arrêter bientôt : la pression qu’on subit est réelle. C’est pour ça que je suis heureuse d’avoir rejoint le Masque et la plume : c’est l’un des derniers espaces de critiques totalement libres dans la presse audiovisuelle. »
Votre métier est-il impacté par les réseaux sociaux ?
« Bien sûr. Ça me fait de la peine de voir que ce métier disparaît au profit des influenceurs qui sont payés par les maisons de production pour dire du bien de leurs long-métrages. C’est beaucoup plus facile d’acheter des influenceurs que des journalistes. Et les producteurs sont ravis d’avoir ces influenceurs aux millions d’abonnés qui sont un réel atout marketing. On ne s’intéresse plus à la diversité des points de vue qui permettent la réflexion sur les films, notamment proposés par les critiques. »
Avez-vous une anecdote liée à votre profession ?
« Un jour, j’étais au Festival de Cannes, et je faisais la queue pendant la Semaine de la Critique. Un jeune homme me regarde et me demande si je suis Ariane Allard. Je lui réponds que oui, et il renchérit alors : « Je voulais vous dire, c’est grâce à vous que j’ai aimé le cinéma ! » J’ai eu les larmes aux yeux. Le môme avait 20 ans, il voulait voir des films. Et mon métier, c’est ça, et je le fais pour ça. »
Recueilli par Valentine FOUREAU & Elsa SIMLER
édité par E.S.
