« Le complotisme est un processus social »

Assassinat manqué de Trump, ouragan Milton, le premier pas sur la Lune, les reptiliens… Rien n’y échappe ! Les théories du complot s’infiltrent, sèment le doute et fascinent. Gilles Simon, professeur de sociologie et spécialiste sur les théories du complot s’interroge sur la manière dont on arrive à croire à l’incroyable. Pourquoi le complotisme est-il aussi séduisant ?

“Le conspirationnisme est également un processus de radicalisation intellectuel”, selon le professeur Gilles Simon. Photo Freepik

« Sexy et accrocheuses », c’est de cette manière que Gilles Simon, professeur de sociologie politique à l’Université catholique de l’ouest à Vannes, décrit les théories du complot. Elles sont une grille d’analyse simple des actualités complexes arrivant en masse. Selon Gilles Simon, le complotisme remplit le besoin de réponses sécurisantes face à l’incertitude. C’est la « facilité » d’accès à l’information qui rend ces théories si populaires, affirme le spécialiste. Les théories du complot sont en quelque sorte un confort intellectuel qui fait marcher notre imaginaire. « Hitler n’est pas mort ! C’est toujours plus fascinant que la réalité », note l’enseignant. Le complotisme propose ainsi une alternative à la réalité. « Quand les individus n’arrivent plus à s’accorder sur des faits communs, ils choisissent de s’affronter autour de réalités totalement fictives », observe le chercheur. Le danger de cette simplicité réside dans la tentation de s’y immerger entièrement.

« Dans les théories du complot, il faut toujours un méchant et un gentil. Cela nous rassure de nous dire que nous sommes les gentils et que les gouvernements sont les méchants », souligne Gilles Simon. Les théoriciens du complot ont besoin d’un bouc émissaire pour justifier leurs propos et attirer de nouveaux adeptes. « Soit un étranger, soit une minorité qui ne veut jamais s’intégrer ou, qui, au contraire, s’intègre trop ; soit une élite », explique le professeur. Par exemple, encore aujourd’hui, la théorie du complot sur la communauté juive persiste. « Elle dominerait, selon les complotistes, l’ensemble du globe et aurait des intentions criminelles à l’égard des autres humains », déclare Gilles Simon.  

“Le complotisme offre une forme de sociabilité”

Au lieu de prendre en compte des preuves contraires, la recherche d’informations qui confirment des croyances déjà établies apporte une forme de réconfort aux adeptes des théories complotistes. Cette fausse réalité est partagée avec d’autres, « confirmant ainsi que nous ne nous trompons pas”, soutient Gilles Simon. « Le complotisme est un processus social », un engrenage duquel il devient difficile de sortir, démontre l’enseignant. Plus le groupe auquel les complotistes appartiennent se referme, plus il est compliqué de reconnaître cet enfermement, car « quitter cette dynamique sociale reviendrait à briser nos liens sociaux si précieux », continue le spécialiste. « Nous avons tous besoin de relations, et le complotisme offre une forme de sociabilité et un sentiment d’appartenance unique », poursuit-il.

L’influence des réseaux sociaux

Internet joue un rôle clé dans l’adhésion des personnes aux théories du complot. « Le conspirationnisme est également un processus de radicalisation intellectuel », rappelle Gilles Simon. Les réseaux sociaux permettent de nous montrer que l’on n’est plus le seul à penser comme ça. Ainsi les plateformes numériques, selon le sociologue, confortent les utilisateurs dans ce profond enfermement : j’ai raison et les autres ont tort. 

Selon une enquête réalisée en 2023 par l’Ifop, la théorie selon laquelle l’assaut du Capitole en janvier 2021 aurait été orchestré pour incriminer les partisans de Donald Trump, compte 29% d’adhérents parmi les utilisateurs quotidiens de TikTok contre 19% pour ceux qui n’utilisent pas la plateforme.

L’enquête réalisée en 2023 par l’Ifop a été menée auprès d’un échantillon de 2 003 personnes, représentatif de la population âgée de 11 à 24 ans vivant en France métropolitaine. Photo Ifop

Les individus privilégient les informations qui soutiennent leurs croyances tout en ignorant celles qui les contredisent et offrent une impression que l’on comprend le monde mieux que personne. Les bouleversements dans notre société nécessitent une explication différente que celle proposée par les médias et les politiques. 

Le complotisme, un sentiment de contrôle

Chez les complotistes, le hasard n’existe pas. Il y a une explication rationnelle à tout ce qui nous entoure. Et si par chance le fait n’est pas explicable, l’élite qui nous domine en est responsable. Les complotistes forgent une explication alternative des évènements. « Pour les complotistes, le monde est rempli de liens, de maillons interdépendants. Tout est connecté. C’est donc reprendre le contrôle sur une situation dans laquelle ce n’est plus le cas », explique Gilles Simon. Les théories du complot attribuent une cause intentionnelle aux événements choquants, apportant un sentiment de maîtrise. Elles donnent du sens à des faits inexplicables. Par exemple, l’ouragan Milton aurait été inventé de toutes pièces par le gouvernent américain, visant à affaiblir les électeurs républicains. Beaucoup de conspirationnistes en sont sûrs, renforçant l’idée que ce n’est pas par hasard que l’ouragan Milton se soit déchainé en Floride. C’est le cas de la représentante des États-Unis, Marjorie Taylor Greene. Elle affirmait sur son compte X le 4 octobre 2024 que « oui, le gouvernement peut contrôler la météo ».

Être complotiste, ce n’est pas juste croire en une seule chose, mais est le résultat d’un cheminement social et radical qui transforme des indices en des faits indiscutables. « Devenir théoricien du complot va bien au-delà d’un simple scepticisme, il revient à remettre tout en question jusqu’à l’ensemble des prouesses humaines », clarifie Gilles Simon.

Eloïse DUCHESNAY
édité par Camille COMBRET

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