Journalisme sous algorithme : une information au service de qui ? 

Environ 35 % des médias en France auraient déjà intégré des IA dans leurs processus de production ou de diffusion de contenus. Jay M’Bei est vice-président d’ArcXP, une plateforme qui aide les médias à gérer, publier et monétiser leurs contenus numériques avec l’appui de l’IA. Il était présent à l’école de journalisme de Cannes lors d’une conférence vendredi 29 novembre. Durant cet échange avec les élèves de l’école, il a montré les avantages des nouvelles technologies dans la distribution et la personnalisation de l’information. Mais à quel prix ?

L’IA prend de plus en plus d’importance dans les médias. Photo CC IStock.

Personnalisation de contenu ou encore augmentation de la rentabilité, l’intelligence artificielle entre dans les rédactions. Sophi en est l’un des exemples les plus innovants. Développé par le quotidien canadien The Globe and Mail, cet outil ajuste constamment la mise en valeur des articles publiés, en fonction de leur potentiel de rentabilité et des préférences des visiteurs. Sophi peut décider si un contenu doit être gratuit ou réservé aux abonnés, et il a contribué à une hausse impressionnante des abonnements numériques. Ces derniers représentent désormais 70 % des revenus de The Globe and Mail, autrefois dépendant de la publicité. Jay M’Bei, vice-président d’Arc XP, évoque les avantages de l’IA : « L’objectif est de libérer les rédactions des tâches techniques pour qu’elles puissent se concentrer sur leur mission principale : produire du contenu de qualité et percutant. » Il souligne que ces outils permettent également d’automatiser des tâches simples comme la création de brèves, libérant ainsi du temps pour des enquêtes approfondies.

La personnalisation : une approche qui enferme les utilisateurs dans leur bulle 

Les capacités de personnalisation de Sophi rappellent celles des algorithmes des réseaux sociaux, souvent critiqués pour créer des « bulles de filtres« . Ces systèmes analysent l’historique de navigation et les préférences des utilisateurs pour proposer des contenus adaptés à leurs goûts. Bien que cela améliore l’engagement, cette approche enferme les utilisateurs dans leur « bulle », en leur donnant plus difficilement accès à des informations et à des opinions diversifiées. Des médias comme The Washington Post explorent également ces technologies pour améliorer l’expérience utilisateur. Mais cela soulève une question : les lecteurs auront-ils encore accès à une information pluraliste ou resteront-ils enfermés dans des univers de lecture prédéterminés par l’IA ? 

« L’IA, comme tout outil, n’est qu’un reflet de nos choix« 

L’éthique journalistique est au cœur de ce débat. Faut-il privilégier les contenus populaires, poussés par les algorithmes, ou ceux que les rédactions jugent essentiels ? Les IA comme Semji aident déjà les journalistes à optimiser leurs titres pour le référencement, ce qui peut orienter les rédactions vers des choix dictés par les moteurs de recherche plutôt que par l’intérêt public. Jay M’Bei pose une question cruciale : « Le journaliste de demain sera-t-il un simple rapporteur de faits ou un guide capable d’aider le lecteur à comprendre des sujets complexes ? » Selon lui, la technologie doit être un levier, non un substitut à la réflexion critique : « L’IA, comme tout outil, n’est qu’un reflet de nos choix. Elle ne doit pas remplacer la responsabilité humaine dans le processus éditorial », conclut-il.

Ayumi THIBAUT

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