Entre les fake news, les théories du complot et les sectes, il devient ardu de nommer les informations biaisées que l’on peut croiser dans la rue, comme sur le net. Julien Giry, professeur en science politique et en information-communication, et Gilles Simon, professeur en sociologie politique, décryptent le sens de ces mots.

« A Springfield, les migrants mangent des chiens et des chats », une simple fake news, parmi tant d’autres, divulguée par le candidat républicain Donald Trump, ou une théorie du complot ? Des groupes de discussion, sur Twitter, qui jabotent des conspirations à foison, mais peut-on vraiment parler de mouvements sectaires, voire de « sectes en ligne » ?
Autant de questionnements qui tendent à rendre la notion de « théorie du complot » floue. Difficile de définir ce qu’est une conspiration… Selon Julien Giry, chercheur en science politique et en information-communication à l’Université de Tours, c’est une « vision globale du monde où les activités humaines sont contrôlées par une minorité d’individus organisés et secrets. »
« Elles simplifient le réel », renchérit Gilles Simon, professeur de sociologie politique à l’Université Catholique de l’Ouest (UCO).
À la différence des théories du complot, les fake news sont moins graves. « Ce sont des affirmations fausses, des rumeurs, des bobards mais non une vision du monde, dans laquelle une élite agit dans le dos du peuple », clarifie Gilles Simon. « Il y a un raccrochage intellectuel très séduisant dans les conspirations », poursuit-il.
« Les fake news, ce sont des internautes racontant que Brigitte Macron serait un homme, qu’elle s’appellerait Jean-Michel Trogneux. » L’objectif de la fake news est de désinformer volontairement ou nuire à quelqu’un. Quant à la conspiration, elle est beaucoup plus sérieuse. Elle affirme une autre « version » de la réalité. « Ça donne un côté un peu radical chic », ironise le sociologue politique.
À mi-chemin des sectes
« Bien souvent, les mouvements sectaires vont utiliser le conspirationnisme pour justifier leur propre discours. Cette rhétorique conspirationniste sert à la fois à mobiliser le groupe face à un extérieur présenté comme menaçant et permet de cimenter le groupe dans son appartenance sociale », souligne Julien Giry.
Mais si les théories du complot possèdent bien des points communs avec les mouvements sectaires, elles présentent aussi des différences. « Complotisme et sectarisme, ce sont deux choses tout à fait différentes. Dans le complotisme, il n’y a pas cette dimension d’emprise sociale et d’enfermement », détaille le politologue. « Vous ne vivez pas dans une communauté [physique] enfermée, vous n’êtes pas obligé de donner votre argent à un gourou. »
Le quotidien d’un conspirationniste n’est également pas dicté par le groupe. « Dans la vie de tous les jours, ça ne pose pas de problèmes. Lorsqu’ils savent que leurs croyances et leurs narratifs sont stigmatisés, ils n’en parlent pas », explique le professeur à l’Université de Tours.
« De quoi parle-t-on ? »
Si le terme de « théorie du complot » brouille pas mal les esprits, il divise aussi au sein de la recherche. La faute aux sondages et échelles psychométriques, sortes de « mécanismes délirants » d’après Julien Giry. Et pour cause, les enquêtes réalisées par la fondation Jean-Jaurès, et autres instituts de sondages, sont très peu représentatifs de la réalité.
« Quantifier le nombre de complotistes, c’est comme mesurer le taux de bêtises en France », raille le spécialiste du conspirationnisme. « Selon l’échelle de Brotherton, si on répond oui à la question : « Est-ce que les gouvernements réalisent des assassinats ? », on est complotiste. Or, il faut déconstruire la question, car la réponse peut-être oui et non. »
« Il y a une opposition sur ce que nous appelons le conspirationnisme, de quoi parle-t-on, comment on va le mesurer et ce qu’on en retire des profils socio-démographiques des individus qui peuvent adhérer à ces narratifs. » Résultat, les conclusions tirées par les sondages et les spécialistes sont drastiquement opposées. La notion de « théorie du complot » est mal interprétée et déformée. En réalité, selon Julien Giry, le nombre de complotistes reste très marginal en France, bien loin des 21 % annoncés par la fondation Jean-Jaurès.
Nicolas FONTAINE
