Commotions cérébrales : le rugby amateur laissé sur la touche ?

Alors que les technologies se multiplient pour prévenir les commotions dans l’élite, le rugby amateur a du mal à suivre le rythme. En cause, un budget limité et un manque de rigueur des clubs et des joueurs. Chacun à leurs échelles, clubs et institutions innovent pour mieux prendre en charge la santé des joueurs, et éviter les drames.

Lorsqu’un joueur de rugby subit une commotion cérébrale, il doit arrêter de pratiquer pendant au moins 10 jours. Photo : ©Olga Guryanovan

Nathan Soyeux (23 ans), Adrien Descrulhes (17 ans), Louis Fajfrowski (21 ans)… Autant de rugbymen tragiquement décédés à la suite de commotions cérébrales, comme 400 autres depuis une décennie dans le monde, selon le décompte du site Rugbyrama

Face à ces drames à répétition, World Rugby, la fédération internationale, a rendu obligatoire le port du protège-dents connecté pour tous les joueurs du Top 14, la première division du rugby français. Désormais, en cas de choc trop violent, un capteur envoie un signal à l’arbitre afin de faire sortir le joueur du terrain et lui faire passer un protocole commotion. D’autres outils de pointe sont en développement, comme le casque rafraîchissant ou les tests oculaires.

Mais cette prévention a un coût. Plus de 200 € l’unité pour un protège-dents connecté selon France Info. D’après Le Parisien, le Stade Français Paris débourse 6 000 € à l’année pour s’équiper en casques anti-commotion. Difficile donc de s’aligner sur ces prix pour les clubs amateurs. 

Manque de moyens des clubs

« Les protège-dents connectés, c’est une très bonne avancée. Mais on ne peut pas se le permettre. Si on devait en acheter pour tous nos joueurs, ça représenterait 20.000€ », regrette Jean-Claude Icard, président de l’AS Montesquieu-Volvestre (Haute-Garonne), en Régionale 1, la 7ᵉ division, qui réclame une aide des institutions pour financer cette technologie.

Même constat du côté de l’US Issoirienne (Puy-de-Dôme), en Fédérale 1 (5ᵉ division). Malgré un budget chiffré à 1,1 million d’euros, dont 70 000 euros dédiés à la partie médicale, impossible pour le club de fournir un protège-dents connecté à ses 70 joueurs.  “Entre les indemnités pour les kinés et les préparateurs physiques, l’équipement avec les straps, le budget médical est épuisé. C’est difficile de l’augmenter, car on est restreint par les déplacements lointains (Sarcelles, Le Havre) très coûteux et les payes des joueurs”, déplore Franck Panafieu, l’entraîneur.

15% des commotions passent encore sous les radars puisqu’elles ne provoquent pas de lésions apparentes (France Info)

Si la mort est la conséquence extrême, les commotions entraînent des séquelles graves. “À long terme, le joueur atteint peut voir ses capacités intellectuelles et cognitives diminuer, et contracter des pathologies neurodégénératives, comme la maladie d’Alzheimer », explique Vincent Sapin, président de la Société française de biologie clinique.

L’AS Montesquieu-Volvestre recense une dizaine de commotions par saison sur les 100 joueurs du club. L’US Issoire en a dénombré 5 sur la dernière saison, à travers les 160 joueurs. Pour le Rugby Olympique de Grasse, le club recense « 1 à 2 suspicions de commotions par mois pour l’équipe première en ne prenant pas de risque » explique Lucas Becquet.

Ignorance et imprudence des joueurs

Mais le coût des ces équipements est loin d’être le seul responsable à en croire les joueurs et les médecins. Les sportifs manquent parfois de sérieux. « Les rugbymen ont tendance à cacher leurs symptômes », pointe Lucas Becquet, ostéopathe au Rugby Olympique de Grasse (ROG, 06), en Fédérale 2 (6ᵉ division). Une peur de la mise au repos, mais aussi un manque d’information sur les dangers des commotions selon lui : « Les joueurs ont l’habitude des chocs et se disent que ça va passer ». 

Cette méconnaissance peut parfois se transformer en imprudence. D’après les données de la thèse de Duncan Portier, doctorant en médecine, sur les suspicions de commotion cérébrale dans le rugby amateur, 90% des joueurs ayant subi une commotion consomment de l’alcool ou des stupéfiants après le match, ce qui aggrave les effets post-traumatiques.

Clément Boissonneau en match. Photo : SC Rieumes

Parfois, ce sont les clubs eux-mêmes qui négligent la santé de leurs joueurs. C’est le cas de Clément Boissonneau, 22 ans, joueur de Rieumes (31). Il a perdu connaissance pendant un match. « Le coach me fait sortir, sans m’emmener faire de tests médicaux, car j’étais trop important pour l’équipe. S’ils avaient trouvé quelque chose, je n’aurais pas pu jouer pendant trois semaines », se souvient-il. Selon son témoignage, il rejouera moins d’une semaine plus tard, sans respecter les règles post-commotion de la FFR.
Pour essayer d’éviter les traumatismes, les clubs amateurs se débrouillent comme ils peuvent. À Issoire, un membre du staff se charge de pister pendant le match les potentielles commotions et vérifie que chaque joueur se relève sans problème après un plaquage ou un ruck. « À la moindre suspicion de commotion, on le sort immédiatement », explique Franck Panafieu. « On fait ce qu’on peut, avec les moyens qu’on a », poursuit l’entraîneur.

À Grasse, pour prévenir les commotions, Lucas Becquet dit renforcer les exercices de renforcement du cou et des cervicales et s’appuyer sur un staff médical « très bien développé pour un club de Fédéral 2 » avec deux kinés, un ostéopathe et un médecin, salariés. Pour autant, le club n’a pas les moyens de se procurer des protège-dents connectés.

Le carton bleu, un outil gratuit pour protéger les joueurs

En complément des initiatives des clubs, en 2018, la FFR a mis en place un outil gratuit, le carton bleu, pour améliorer la prise en charge des commotions cérébrales. Lorsque l’arbitre détecte des signes de commotion sur un joueur, il lui attribue un carton bleu, l’obligeant à quitter le terrain et passer un protocole commotion. 

« C’est paradoxal, mais plus il y aura de cartons bleus, moins il y aura de commotions. C’est une mesure de prévention, pas une punition », insiste le docteur José-François Gadéa, ancien président de la commission médicale de la Ligue Sud de rugby. 

Entre 2018 et 2021, 5359 joueurs et joueuses amateurs ont reçu un carton bleu, selon les données de la thèse de Duncan Portier

Si le carton bleu est la mesure phare de la prise de conscience de la gravité des commotions, « celle-ci s’est malheureusement réalisée après des drames », regrette le Dr Gadéa. En 2019, après le décès de Nicolas Chauvin, joueur du Stade Français à 18 ans, des suites d’une commotion, la FFR et la Ligue ont interdit les plaquages à deux joueurs au niveau amateur. Ces épisodes tragiques ont aussi modifié le regard sur les commotions. « Avant, c’était vu comme une médaille, ça voulait dire qu’on était vaillant », se souvient le Dr Gadéa, 69 ans.

Mais comment prévenir davantage les commotions dans le rugby ? Vincent Sapin et José-François Gadéa évoquent un projet de caméras sur les terrains, équipés d’intelligence artificielle, qui détecteraient les commotions. La mise en place de ce dispositif très coûteux est imaginable dans les divisions professionnelles, mais qu’en-est-il des championnats amateurs ? Le risque que les clubs amateurs restent les oubliés des innovations plane toujours sur l’Ovalie.

Aurélien DUFOUR, Angèle INGRAND, Gaspard LAGNEL, Aurélian MARRE
édité par Marie RENAUD

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