Si quelques femmes ont su se faire une place dans le rap francophone, Diam’s, Keny Arkana ou Shay entre autres, cette industrie reste encore aujourd’hui dominée par des hommes. Pourtant, la culture et la musique urbaine n’ont pas de genre. Le manque de considération des femmes exercé par les acteurs de l’industrie du rap engendre une plus faible visibilité pour les rappeuses. Le streaming participe à la facilitation de l’émancipation de cette industrie et peut permettre aux femmes de capter un plus grand nombre d’auditeurs.

Jouons à un jeu ! Donnez le nom de cinq rappeurs francophones. La question n’est même pas encore posée, qu’une dizaine de noms vous viennent certainement à l’esprit. Même question, mais avec des rappeuses cette fois. De suite, la tâche paraît plus difficile. Non pas parce qu’il y en a peu : en 2022, Éloïse Bouton, fondatrice du média Madame Rap, en comptait 413, dont environ 350 qui seraient professionnelles.
Mais, selon la chercheuse Léa Piacentini, c’est parce qu’il persiste une non-connaissance des rappeuses par le public. « Ceux qui ont répondu non [à la question écoutes-tu des artistes de rap féminines ?] ont dit à 64% qu’ils sont ouverts à écouter des rappeuses, mais qu’ils n’en connaissent pas. La place des rappeuses dans l’industrie musicale française », décrit-elle dans son mémoire. Cette méconnaissance du public se reflète jusque dans les ventes d’albums. Depuis Diam’s avec son titre Dans ma bulle paru en 2006, aucune rappeuse n’a décroché le graal de la musique française : le disque de diamant*. Dans le même temps, plus de 30 certifications diamant ont été décernées à des rappeurs. Cela s’explique par un rejet global de l’industrie pour le développement des rappeuses, des labels réticents à les produire, aux médias qui ne parlent que très peu d’elles, jusqu’aux rappeurs eux-mêmes.

Dans son article paru en 2020, le sociologue Corentin Roquebert s’est intéressé aux featurings entre les rappeurs francophones. Sur le graphe de réseau ci-dessus, chaque lien correspond à un feat : plus il est épais, plus le nombre de morceaux produits entre les deux artistes est élevé. Et chaque nœud correspond à un artiste : plus il est gros, plus il a collaboré avec d’autres rappeurs. Sur ce schéma, une seule femme est présente : Shay (en haut à gauche en vert foncé). En 2021, sur les 157 artistes du Classico Organisé, un album à l’initiative de Jul, réunissant des rappeurs Marseillais et Parisiens, seulement deux rappeuses, Doria et Kenny Arkana, ont été invitées sur le projet. Interviewé par Léa Piacentini, la journaliste rap Mekolo Biligui estime que Jul n’a « tout simplement pas pensé » à inviter d’autres rappeuses sur cet album.
« Chante un truc plus pop, plus entraînant, un peu plus féminin »
Un autre problème existe selon Toallita, rappeuse brestoise qui milite pour le droit des femmes, notamment au sein de son association Flache. Beaucoup d’hommes ne veulent pas entendre les paroles de certaines rappeuses, en particulier lorsqu’elles défendent la cause féministe. « Au début de ma carrière, j’étais entourée d’hommes. C’est arrivé plusieurs fois qu’ils me demandent d’adoucir mes propos : quand je parlais d’agressions ou d’autres sujets qui les forçaient à reconsidérer des comportements qu’ils avaient observés et banalisés, voire à se remettre en question eux-mêmes », témoigne-t-elle. Les femmes subissent ainsi une forme de censure lorsqu’elles rappent certains thèmes.
En janvier 2024, la rappeuse Kay The Prodigy figurait sur la traditionnelle liste des 11 rappeurs à suivre de Booska P. L’artiste s’est vu être l’objet d’une polémique suite à certaines de ses paroles jugées trop crues et à connotations sexuelles. Dans Diamant Rose, elle chante par exemple « je lui mets ma chatte dans sa bouche parce que je le vaut bien, et si t’as déjà vu mes petites fesses bouger, tu sais que je baise bien ». La polémique a cette fois encore prouvé le sexisme dans le rap. Car les rappeurs semblent avoir le droit de parler de sexe sans problème dans leur morceau. Dans cette même liste de Booska P, on retrouve Gapman qui écrit dans La Bise « le pétard de ma bitch est bien agencé », ou encore Nono la Grinta qui chante « c’est qu’une cochonne, elle a tout avalé » (11+11). Les rappeurs, à l’inverse de Kay the Prodigy, n’ont eu aucune répercussion suite aux paroles de leurs textes.
S’il y a un domaine dans lequel les rappeuses sont moins libres que les rappeurs, en plus des paroles, c’est l’apparence, l’image renvoyée par l’artiste. Dans la saison 2 de Validé, sortie en octobre 2021, Lalpha, personnage principal interprété par la rappeuse Laeti, doit avoir un look « ni trop sexy, ni trop street » (épisode 2). Cela se reflète jusque dans sa musique, son producteur lui demandant de chanter « un truc plus pop, plus entraînant, un peu plus féminin » (épisode 3).
Toallita remarque, elle aussi, l’importance attribuée à l’image de la rappeuse, d’autant plus à l’heure des réseaux sociaux. « Moi, je m’habille beaucoup avec des vêtements unisexes, fabriqués à Brest. Mais je sais que je ne pourrais pas arriver sur scène avec un simple t-shirt, comme c’est le cas pour d’autres rappeurs. Et quand je vois que sur Instagram, des photos où l’on voit ma tête, mon corps, font plus réagir que des photos de concerts, j’en arrive à me demander pourquoi certaines personnes me suivent », confie la rappeuse.
L’industrie du rap, et son féminisme d’apparence
Toallita dénonce aussi une récupération de son image par des féministes d’apparence. « C’est déjà arrivé qu’on m’invite à des festivals non pas pour ma musique, mais juste parce que je défends des valeurs féministes. Mon nom sur l’affiche permettait ainsi de blanchir les noms de rappeurs accusés d’agressions sexuelles ou autres. Il est hors de question que l’on se serve de mes combats pour cela ». Ce féminisme de façade a aussi été dénoncé par la journaliste spécialisée dans la musique Ouafae Mameche, lors d’une interview parue le 16 octobre 2019 sur le média Nanas Benz. « A la date du 8 mars [Journée internationale des droits des femmes], on reçoit énormément de sollicitations, nous les femmes du rap. Alors que le reste de l’année, on fait peut-être moins attention à nous ». Dans un article du Mouv’ le journaliste Genomo ajoute : « 364 jours par an, elles jonglent entre les rôles secondaires, mais Dieu merci, on s’inquiète tout de même de leur sort pendant 24 heures ».
Pour éviter la récupération de son image, reste aux rappeuses à se construire un solide entourage, selon Toallita. Issue d’une famille de musiciens, l’artiste est entrée dans le monde du rap en commençant à faire du freestyle devant ses amis, tous des hommes, qui s’étant rendu compte de son talent, ont décidé de la produire. Si l’artiste fut d’abord tentée par l’aventure, elle découvre vite le revers de la médaille : « en festival, il ne fallait pas dénoncer un rappeur s’il était connu, quand bien même il était accusé d’agressions sexuelles ». Désormais, l’artiste travaille avec des « alliées », hommes comme femmes.
Selon elle, le streaming permet d’ores et déjà, et va pousser d’autant plus les rappeuses à raconter librement ce qu’elles souhaitent dans leurs textes. Le développement de festivals inclusifs, comme le Burning Womxn, 1er festival féministe en France (qui a fêté sa 3e édition les 21 et 22 septembre 2024), permettent de mettre les rappeuses sur le devant de la scène, dans un environnement sain. Le public, les médias et l’industrie tout entière viendront sans doute plus s’intéresser à ces artistes. Non plus seulement pour leur apparence, leur physique ou les valeurs qu’elles défendent, mais aussi et surtout pour la musique qu’elles proposent.
Théo BOISSONNEAU
Édité par Mathéo POULY
* le disque de diamant est la plus haute certification (au-dessus de l’or et le platine). Il est délivré par le SNEP (Syndicat national de l’édition phonographique), une fois un certain nombre de ventes d’album atteint : 1 million jusqu’en juillet 2006, 750 000 jusqu’en juillet 2009, 500 000 depuis juillet 2009 ou 500 000 en équivalent vente
(streaming) depuis janvier 2016 .
