À 26 ans, Nua, rappeuse originaire d’Angers est à l’origine d’un EP de trois titres sorti en 2023 ainsi que de plusieurs singles. De son vrai nom Victoria, cette artiste revient sur la place des femmes dans le rap et l’importance d’être une artiste engagée en 2024.

Comment as-tu commencé le rap ?
« J’ai commencé à écrire quand j’avais 17 ans, et c’était vraiment un moyen d’expression. J’étais à l’internat, je m’ennuyais, surtout pendant les sessions de permanences qui étaient longues et du coup, j’écrivais. Un jour, j’ai vu un gars qui rappait dans la rue, il avait à peu près mon âge, et j’ai un peu halluciné de voir ça. Je me suis rendu compte que c’était possible, et c’est au final ce que je fais maintenant, donc c’est trop bien. Aujourd’hui, je fais ça à plein temps, mais je n’ai pas encore mon statut d’intermittente, donc je n’en vis pas. »
Que penses-tu de la place des femmes dans le rap aujourd’hui ?
« Je viens d’Angers et j’ai croisé très peu de rappeuses dans ma ville. À contrario, des rappeurs à Angers, il y en a des centaines : le rapport est très faible. Au final, ça reste un milieu masculin. En fait, j’ai l’impression qu’il y a énormément de mecs qui n’aiment pas le rap quand c’est une meuf qui le fait. Une voix féminine qui rappe, ça ne leur va pas. Moi, je me suis pris une vague de rage, de commentaires hyper haineux sur un de mes freestyles. J’ai eu des remarques ultra-misogynes, comme « retourne faire la vaisselle » ou « les meufs qui rappent, c’est trop gênant ». On a l’impression que les femmes n’ont pas leur place dans le rap, parce que c’est tranchant, qu’il y a des prises de position, des prises de parole. Donc oui, ça déplait dans un monde qui reste extrêmement sexiste. »
Tu as sorti en 2024 la musique zéro-zéro en featuring avec So La Lei. Dans le clip, on a vraiment l’impression que les femmes ont le pouvoir. Est-ce que tu peux m’expliquer comment vous est venue l’idée de ce morceau et de ce clip ?
« Le morceau, j’avais commencé à l’écrire toute seule, mais on a continué de l’écrire à deux en pensant surtout au clip. On s’est dit que ça pourrait être marrant de faire un clip dans lequel on détruit les codes du rap, où les mecs ont des billets, des filles qui leur dansent dessus, où c’est hyper sexualisé… On a voulu retourner ce style en faisant quelque chose de parodique. Au final, le clip est plus dénonciateur que la musique en elle-même. Il y a deux femmes comme cheffes des gangs, qui ont le pouvoir. C’est cool, parce que ce sont des images qui ne sont pas forcément véhiculées. C’est montrer que les femmes peuvent en imposer, faire peur et être violentes. La violence, on la fait d’une autre manière : on torture un gars en le maquillant. On se joue du fait qu’il puisse souffrir si on le maquille parce que ça va porter atteinte à sa masculinité. Nous, on vient questionner tout ça : pourquoi ça serait humiliant pour un mec d’être maquillé ? »
Est-ce que tu te considères comme une artiste engagée ?
« Oui, bien sûr. Aujourd’hui, mon projet est émergent et n’a pas forcément beaucoup d’ampleur, donc je pense que j’ai encore beaucoup à faire. Mais moi, mon but premier, c’est de m’exprimer et de montrer ma vision du monde. À travers cette vision, il y a ma vision de femme, donc forcément, je parle d’injustice. Par exemple, mon dernier son, « Trempée« , est vraiment intime et donc vraiment engagé. Ça parle de sexualité, de consentement, du fait de se réapproprier son corps quand on est une femme, de la bisexualité. Je pense que déjà, je suis engagée dans ma vie, et j’essaie de l’être dans mon art, dans ce que je partage, dans les lieux dans lesquels je joue. Quand je vais démarcher, je vais aller voir des bars Queer, des associations qui luttent pour les droits humains. C’est vraiment important pour moi. »
Est-ce que tu penses que c’est important d’être engagé et de porter des messages à travers la musique en 2024 ?
« Oui, je pense, mais c’est vraiment dur, parce que tout est tabou. Sur internet, on fait tout de suite face à la haine : tu n’affrontes pas juste cinq personnes que tu connais dans ton salon, mais potentiellement la planète entière. C’est pour ça que pour moi, c’est compliqué d’aller au bout du propos, d’assumer des productions qui sortent de toi et qui partage ta vision du monde. Mais je pense que c’est vraiment important. »
Recueilli par Elsa SIMLER
édité par E.S
