Au lendemain de la pandémie de Covid, le site de prise de rendez-vous Doctolib enregistrait une hausse de plus de 102 % des consultations chez le psychologue. Face à des troubles de plus en plus nombreux, les organismes et événements se multiplient en France. L’objectif : soigner une santé mentale dégradée de plus en plus tôt par des conjonctures instables.
Une préoccupation nationale
En octobre dernier, le Premier ministre d’alors, Michel Barnier, annonçait vouloir « doubler d’ici trois ans » le nombre de Maisons des Adolescents (MDA) en France. Fondées en 1999, elles ont pour but de venir en aide aux jeunes âgés de 11 à 25 ans, en matière de soins, dans chaque département. Yann Villanne, directeur de l’organisme représentant l’Aube, souligne : « On intervient sur tous les problèmes mentaux globalement, cela peut aussi bien être en rapport avec la sexualité que la toxicomanie par exemple. L’idée, c’est d’écouter pour aider ou d’orienter vers les centres adaptés si les problèmes sont plus importants. »
À Troyes, il remarque « une augmentation de la gravité des troubles que l’on vient décrire. » Les études de Santé Publique France vont dans ce sens : 7,2 % des jeunes de 18 à 24 ans ont déclaré avoir eu des pensées suicidaires en 2021, contre 4,6 % en 2017. Des statistiques presque doublées et corroborées par une seconde enquête, indiquant que 16 % de ces personnes avaient passé à l’acte, faisant du suicide la première cause de mortalité chez cette tranche d’âge.
Pour pallier cette menace, Yann Villanne et ses équipes ont travaillé à la mise en place d’actions concrètes. « Notre technique principale, c’est de toujours recevoir en binôme avec une infirmière et un éducateur spécialisé pour avoir des avis de professionnels, sans qui on ne pourrait pas fonctionner. » Outre les réunions à huis clos, la MDA organise des groupes de paroles entre adolescents ou parents qui « adorent discuter ensemble de leurs vécus », selon le directeur.
Conscient de l’essentialité de la libération de la parole, il se livre : « Il y a une ambiance absolument délétère et anxiogène où les jeunes sont inquiets du monde que l’on est en train de leur préparer et les adultes n’y sont pas pour rien. On tient à développer une image non stigmatisante. On ne vient pas à la Maison des adolescents parce que l’on est fou ou délinquant, on vient seulement parce qu’on est un adolescent. »
Une prise en charge scolaire
« La transition lycée-études supérieures est un moment charnière », assure Marion Baert, psychologue dans le Nord à Coudekerque-Branche (59). C’est pour cela qu’elle a décidé de se « conventionner volontairement au dispositif Santé Psy Étudiant à la période post-covid. » La plateforme accessible en ligne recense 1200 psychologues partenaires, offrant 12 séances de thérapie gratuites aux étudiants par an. Pris en charge par l’Etat, ces échanges sont sans avance de frais pour les patients.
Pour tester son éligibilité, c’est très simple : on indique la personne qui souhaite en bénéficier, son statut d’étudiant et sa formation. Une fois les trois questions remplies, la page de recherche des professionnels de santé s’ouvre. Marion Baert confie : « Les démarches sont globalement fluides. Le dispositif est d’autant meilleur avec l’évolution des modalités, comme l’absence de l’ordonnance du médecin. »
Avec le suivi « d’une quinzaine d’étudiants par mois et encore d’autres demandes en attente », elle espère apporter son aide à quelques-uns des 41 % présentant des symptômes dépressifs sur l’ensemble du territoire français, selon la fondation scientifique April. La spécialiste remarque une « forte augmentation des prises de rendez-vous depuis quelques mois. » Pour elle, plusieurs phénomènes peuvent l’expliquer : « une multiplication des problématiques liées à la santé mentale, surtout autour de la sphère familiale » mais aussi « un tabou qui se brise. » Elle ressent en effet, « un réel investissement des étudiants » avec ce programme « car la demande vient d’eux-mêmes. »
La psychologue constate que « certains en parlent autour d’eux et permettent à d’autres de pousser la porte sans avoir honte. » Un défi crucial à relever quand l’on remarque que 30 % des 18-24 ans renoncent à consulter faute de moyens financiers (Union nationale des étudiants en France) et 47 % par peur d’être jugés (FondaMental).
Un engagement culturel
Parmi les médecins, certains décident de faire valoir la science autrement que dans les cabinets. C’est le cas de Jean-Victor Blanc, psychiatre, qui a créé en 2022, un festival dédié à la santé mentale. Cette année, l’événement s’est tenu du 11 au 13 octobre à Paris. Les troubles psychiques restant stigmatisés, l’idée est de réunir un grand nombre d’intervenants autour d’ateliers et entretiens divers. Une aide pour légitimer la prise de conscience autour de ces sujets. Gratuite, la manifestation est ouverte à tous et a réuni 10 000 visiteurs en 2024.
Ces initiatives encore marginalisées en France, « permettent de montrer qu’il est possible de trouver de l’aide », estime Constantina Badea, professeure en psychologie sociale. Spécialiste des questions de discrimination, elle a animé une conférence sur « l’impact qu’a la pop-culture sur la normalisation des troubles de santé mentale pour les jeunes. » Comme elle l’explique, des célébrités telles que Selena Gomez ont « publiquement brisé les tabous », permettant à d’autres d’oser parler.
Un phénomène scientifique explique ce mécanisme : l’effet Papageno. Par cette théorie, il est prouvé que quand des personnalités publiques se livrent sur la façon dont elles ont surmonté une épreuve mentale, le nombre de dissuasions au suicide grandit.
En 2022, quand le chanteur Stromae avait révélé qu’il avait battu ses crises suicidaires à la télévision, les appels à la ligne d’écoute nationale ont bondi de 13 %. « Ils partagent leurs expériences personnelles. Leurs histoires peuvent servir de modèles aux membres de communautés qui n’ont pas toujours eu accès à des discussions ouvertes sur ce sujet », croit Constantina Badea. « Soulagés », les jeunes qu’elle a rencontrés « se sont rendu compte qu’ils n’étaient pas seuls et qu’il existe des outils pour affronter leurs difficultés. »
Le festival qui « permet de promouvoir la bienveillance autour de la santé mentale », selon la professeure, continue d’organiser des événements culturels tels que des ciné-clubs en attendant sa prochaine édition.
Manon VAGNER
édité par MV
