Photographe depuis 2008, Alison McCauley travaille d’abord dans le documentaire, mais le délaisse rapidement pour raconter ses propres ressentis dans ses photos, jouant sur la texture et la lumière. Elle commence sa carrière artistique en tant que peintre. Bien plus tard, déjà maman, elle se tourne vers la photographie et décide d’en faire son métier. Elle travaille pour des médias comme Al Jazeera, mais elle se sent trop contrainte. Elle veut raconter des histoires personnelles et non transmettre des messages politiques. Elle décide alors il y a une dizaine d’années, d’arrêter et de prendre des photos plus spontanées, en se baladant et attendant le bon moment.

Une partie importante de votre vie est l’adolescence que vous avez passée au Brésil. Vous dites que partout où vous allez, des choses peuvent faire ressurgir la nostalgie de cette période et créer un cliché. Pouvez-vous nous en dire plus ?
« Mon père était ingénieur hydroélectrique, donc là où il y avait de grandes rivières, on y allait. Là-bas, il construisait des barrages. C’était une adolescence de rêve. Nous étions au cœur de la nature. Je n’y suis jamais retourné et j’avoue que je ne sais pas si je veux garder mes souvenirs de l’époque où découvrir un nouvel endroit, car cela a dû beaucoup changer. Il y a un mot là-bas, saudade. Cela veut dire le manque du pays. Je l’ai vraiment ressenti partout où j’allais, surtout au Costa Rica qui ressemble au Brésil. Donc j’ai décidé d’en faire un livre dans lequel j’ai mis toutes mes photos qui me rappellent cette période. Celui-ci, comme d’autres, je l’ai fait à la main, donc ce n’est pas dans un objectif de vente. J’aime bien imprimer moi-même et sentir la texture du papier. »

Un de vos premiers travaux plus personnels, c’est Temps d’attente, tant de vie, sur les demandeurs d’asile à Anières, en Suisse. Comment ce projet est-il arrivé ?
« J’habitais à Genève et proche de chez moi, il y avait un centre d’hébergement pour migrants. Je passais toujours devant. Un jour, je me suis arrêtée pour demander si je pouvais prendre des photos. Ils ont tout de suite dit oui et m’ont laissé faire ce que je voulais. Comme je suis assez timide, j’ai commencé par prendre les enfants. Et petit à petit, j’ai eu un accès plus privilégié dans les communautés, comme si je faisais partie de la famille. L’auteure Valentine Sergo récoltait des témoignages et moi, je prenais des portraits et des scènes de vie. Lorsque la personne souhaitait rester anonyme, je cherchais des idées pour cacher les visages. »

Votre dernier livre en date est Shimmers. Ce qu’on a pu voir sur les photos précédentes, ces traitements de l’image, vous les poussez encore plus loin avec ces images de la Côte d’Azur. Pouvez-vous nous en parler ?
« J’ai essayé de donner ma vision de cette région. C’est une vision positive car il y a des paysages magnifiques mais contrebalancée par le surtourisme. Et j’ai voulu montrer l’envers du décor, car la Côte d’Azur n’est pas toujours belle et lumineuse. Elle a aussi un côté sombre, par exemple dans les profondeurs de la mer. Et prendre les photos sous l’eau, cela ajoute un flou que j’aime bien. Depuis des années, j’inclus beaucoup de flou dans mes photos. Cela m’éloigne de la photo documentaire et donne un aspect plus poétique. Le flou est arrivé par accident. En 2008, j’avais passé l’après-midi à Genève dans le froid, en plein mois de janvier. J’ai décidé de m’assoir à un café et j’ai commencé à m’amuser à faire n’importe quoi, à photographier les reflets sur une vitre. Et finalement ce sont ces photos prises au hasard que j’ai trouvé exceptionnellement belles. J’en ai fait mon style. J’aime aussi mettre des filtres devant mon objectif. Ils donnent un ton plus doux, plus éloigné de la réalité. Je les fais moi-même avec du plastique que j’accroche avec un élastique sur mon appareil. Tout cela fait que mes photos sont assez aléatoires. Sur 30 photos, j’en aurai peut-être 29 à jeter. Mais les choses les plus belles ne sont pas contrôlées. »


Il y a quelques mois, vous avez obtenu une reconnaissance de votre travail en ayant une photo utilisée pour un défilé de mode. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?
« Cette histoire est particulière. C’est la marque Comme des Garçons qui m’a contacté pour faire apparaître une de mes photos sur un tee-shirt de leur collection printemps-été. La collection a été présentée récemment dans un défilé organisé par Vogue. Je ne pensais pas qu’une marque me contacterait pour cette photo. Elle représente des crânes d’opposants à Pol Pot, exécutés pendant le régime des Khmers rouges des années 70, au Cambodge.«


Photo A. MC.
Et comment va se passer la suite pour vous ?
« Je vais continuer de visiter la région, aller voir les photos que je peux prendre dans l’arrière-pays… et peut-être faire mon nouveau livre avec cela ! »
Propos recueillis par Maxime ZULIAN
édité par Emilie MORITZ
