Sport et menstruations, un tabou qui freine la performance ?

Près de 70 % des sportives en France ont déjà manqué une compétition ou un entraînement en raison de leurs règles. Les menstruations restent encore aujourd’hui un sujet tabou dans de nombreux domaines, y compris le sport. Pourtant, ce phénomène naturel impacte directement les performances, les entraînements et parfois même la carrière des athlètes. Longtemps ignoré, ce facteur commence enfin à être pris en compte dans le milieu sportif.

Illustration DR E.C

Le cycle menstruel « entraîne des fluctuations hormonales qui peuvent affecter l’énergie, la force musculaire, la récupération et même l’état mental des athlètes », affirme le Dr Alexis Jordan, gynécologue du sport. Malgré son impact évident, ce phénomène n’est que rarement pris en compte dans la planification des entraînements et des compétitions. De nombreuses sportives, professionnelles comme amatrices, soulignent un manque d’accompagnement qui se traduit par une méconnaissance de leur propre cycle et de son impact sur leur corps.

La handballeuse de l’équipe de France, Estelle Nze Minko, en a fait l’expérience. Dans une tribune parue le 4 mai 2020 sur le site de l’association Règles élémentaires, elle témoigne du tabou des menstruations dans le sport. « Je fais du sport de haut niveau depuis plus de dix ans et l’on m’a posé des questions sur mes menstruations pour la première fois l’année dernière », déplore-t-elle. Ce déclic l’a poussée à s’informer et à découvrir que les menstruations influencent l’élasticité des ligaments, augmentant le risque de blessures graves comme la rupture des ligaments croisés. Face au silence du milieu sportif, majoritairement masculin, elle appelle à briser ce tabou, à éduquer et à mieux accompagner les athlètes. En 2018 en France, les hommes représentaient 67 % des éducateurs sportifs salariés selon l’Insee, illustrant ainsi le déséquilibre persistant dans l’encadrement du sport.

La première étude de l’INSEP sur le cycle menstruel dans le sport n’est parue qu’en 2022. Photo : DR

Un phénomène qui concerne 7 femmes sur 10

D’après notre étude menée auprès de 160 femmes, près de 70 % d’entre elles ont déjà manqué une échéance sportive en raison de leurs règles, preuve de l’impact majeur de ce phénomène dans le sport féminin. Pourtant, 86 % estiment que le sujet reste tabou dans ce milieu. 138 participantes n’en ont jamais discuté avec un membre du staff pour adapter leurs entraînements, illustrant le silence persistant autour de cette réalité physiologique.

Une joueuse de troisième division de football féminin, souhaitant rester anonyme, indique ne pas avoir suffisament de ressources pour comprendre le cycle menstruel : « On en parle mais je pense que le problème est qu’on ne l’évoque pas assez, finalement. C’est seulement cette année que la nouvelle préparatrice physique nous forme et nous envoie quelques podcasts sur ce sujet mais à part ça, c’est tabou. »

Même si les amatrices sont plus à même de se permettre de louper une échéance sportives, le milieu professionnel peut aussi en être victime comme en témoigne Lana Thévenet, volleyeuse du RC Cannes.

Adapter l’entraînement au cycle menstruel

Longtemps ignoré dans le sport de haut niveau, le cycle menstruel joue pourtant un rôle clé dans la performance des athlètes. Le Dr Alexis Jordan explique que chaque phase du cycle impacte différemment le corps des sportives, nécessitant des ajustements dans la préparation physique.

Schéma du cycle menstruel montrant les différentes périodes hormonales. Infographie DR

« Il y a trois phases majeures à prendre en compte dans le cycle menstruel », indique le médecin. Durant la première phase du cycle, il y a un bénéfice à travailler l’intensité musculaire. Lors de la phase ovulatoire, deuxième phase, un pic hormonal accentue la laxité des ligaments, augmentant ainsi le risque de blessures. Cléo Hagel, rugbywoman internationale, détaille : « On prend du collagène avec l’équipe de France pendant la phase d’ovulation. » Un complément alimentaire qui permet de fortifier les os, les tendons et les articulations pour éviter au maximum les blessures lors de cette phase. En troisième et dernière phase, la baisse hormonale favorise plutôt un travail technique et d’endurance. Le Dr Alexis Jordan se réjouit des avancées dans le sport féminin : « Cela commence à être pris en compte par les préparateurs physiques, qui peuvent maintenant adapter les entraînements. »

Cette prise en compte tardive s’explique en partie par une inégalité dans la recherche scientifique. D’après le gynécologue, « 80 % des études sportives sont réalisées sur des hommes », laissant les spécificités féminines largement inexplorées. Mais les choses évoluent, et la sensibilisation s’accélère.

Le docteur Alexis Jordan fait partie des dix gynécologues du sport en France. Photo : Baptiste Chardelin

Certaines sportives remarquent des changements d’état de forme mais sans forcément étudier le phénomène en profondeur. Pour l’athlète professionnelle en Cliff Diving (plongeon de haut vol), Madeleine Bayon, des détails se repèrent : « Je vais être peut-être plus explosive à certains moments dans les sauts, c’est aussi parfois plus difficile à l’entraînement, à la musculation. » Justine Pedemonte, pilote de moto, témoigne aussi de l’impact direct de son cycle sur sa performance : « Il y a peu de compétitions en moto, et à chaque fois, elles tombent sur la même période de mon cycle. Pendant mes règles, je ressens une baisse de mon cardio, mais paradoxalement, j’ai plus de force. J’adapte donc mon entraînement en conséquence : musculation en début de cycle, course à pied sur la deuxième partie. » Elle évoque aussi la prise de pillule qui lui permet d’éviter de trop grosses douleurs.

De nombreuses sportives de haut niveau ignorent encore l’importance de suivre leur cycle pour optimiser leurs performances. « Dans le sport de haut niveau, tout se joue sur des détails, et comprendre ces variations peut être un atout majeur », conclut le Dr.Jordan.

Justine Pedemonte n’a d’autres choix que de prendre des moyens de contraception pour limiter les douleurs, même pendant des compétitions. Photo DR go2creation

Le handball, un sport pionnier

Le handball est l’un des premiers sports à avoir pris en compte le cycle menstruel des athlètes féminines. La Ligue féminine de handball (LFH) a initié plusieurs actions pour briser ce tabou et améliorer la prise en charge des joueuses. En partenariat avec Lidl, la LFH a organisé en 2022 des tables rondes avec des expertes et des sportives, mettant en lumière les effets du cycle menstruel sur la performance et la nécessité d’une meilleure sensibilisation au sein des clubs. Un an plus tard, des ateliers de sensibilisation ont été mis en place dans les 13 clubs de Ligue Butagaz Energie. Pour la 3ᵉ phase de ce programme, Lidl a mis à disposition, à la rentrée 2023, un distributeur de protections périodiques dans chacun des clubs de cette même ligue. Ils sont installés dans les salles pour permettre à toutes les athlètes mais aussi aux spectatrices d’en bénéficier et lutter ainsi contre la précarité menstruelle. 

Marine Dupuis, handballeuse à Nice et internationale française, évoque la prise en considération du cycle menstruel dans son sport : 

Le docteur Alexis Jordan, gynécologue spécialisé dans le sport basé à Nice, suit le cycle menstruel des joueuses de l’OGC Nice handball. Il forme également le préparateur physique du club afin qu’il comprenne les différentes nécessitées des joueuses selon le moment de leur cycle. « Il faut que chaque entrainement soit utile », insiste le spécialiste. « Il faut adapter l’entrainement des athlètes féminines au cycle menstruel pour que ce ne soit pas qu’un problème, mais que ça devienne un bénéfice », explique-t-il. 

À l’OGC Nice handball, des choses sont mises en place : « Les filles remplissent un questionnaire le matin, ce qui me permet de savoir à quelle période de leur cycle elles sont », explique Erwan Roudaut, le préparateur physique du club. Ce formulaire, instauré il y a deux à trois ans, repose sur quatre questions : qualité du sommeil, fatigue, courbatures et humeur, notées de 1 à 10. Une autre question permet de localiser et d’évaluer l’intensité d’éventuelles douleurs, suivie d’une dernière sur la phase du cycle menstruel.

Pour autant, l’adaptation des entraînements reste complexe. « Il n’y a pas encore vraiment d’ajustements, non pas par manque d’envie, mais à cause des contraintes d’effectif », reconnaît-il. L’objectif à terme est de pouvoir affiner la préparation physique en fonction de chaque joueuse. « Certaines vont se sentir plus fortes à certains moments du cycle, tandis que d’autres seront plus en difficulté. L’essentiel est de bien connaître ses joueuses et d’adapter en fonction de chaque situation. »

Ce suivi, encore rare dans le sport de haut niveau, marque une avancée majeure. Il démontre l’évolution des mentalités et la reconnaissance progressive de l’impact du cycle menstruel sur la performance sportive.

Des tenues souvent imposées, mais rarement adéquat

De la même manière que pour l’enjeu de la performance, les professionnels du sport commencent seulement à prendre conscience de l’importance d’une tenue adaptée. Entre inconfort, crainte des fuites et manque d’adaptabilité, les sportives de haut niveau comme les amatrices doivent composer avec une réalité souvent ignorée par les fédérations et les équipements fournis.

Dans plusieurs disciplines, les tenues réglementaires ne permettent pas de vivre sereinement en période de règles. Dans une discipline comme le volley-ball qui s’est professionnalisé assez tôt pour un sport féminin, à savoir au début des années 1980, les shorts moulants qui se sont imposés comme la norme ne sont pas compatibles avec les contraintes mensuelles des femmes. « La tenue n’est pas adaptée dans mon sport, ça c’est sûr, ça arrive qu’il y ait des accidents et du coup ça se voit directement. Mais je pense que, que ce soit un short moulant ou un jean, ça tâchera quand même”, tente de relativiser la joueuse du RC Cannes, Lana Thévenet. 

Dans le rugby, un sport qui a mis longtemps à se féminiser, la question des shorts blancs a longtemps été un problème. Cléo Hagel, joueuse au Lou rugby et membre de l’équipe de France à 7 se dit satisfaite des avancées : « Jouer avec ses règles quand en plus de ça on a un short blanc, ça a gêné beaucoup de mes coéquipières et si ça m’arrivait, ça me gênerait aussi. Cette année, on est passé aux shorts bleus. » Une décision qui illustre une prise de conscience progressive, mais tardive. L’équipe anglaise de football féminin avait déjà fait ce choix-là en 2022. Le mythique tournoi de tennis anglais Wimbledon avait également assoupli son dress code pour autoriser les femmes à porter des shorts de couleurs pour l’édition 2023.

Dans le monde des sports aquatiques, la difficulté est démultipliée. Madeleine Bayon, plongeuse extrême, raconte : « La tenue n’est vraiment pas pratique. J’ai beaucoup de copines qui ne sont pas à l’aise avec ces maillots de bain quand elles ont leurs règles. L’une d’elles a hésité à mettre un short, elle ne l’a pas fait parce qu’elle ne savait pas si c’était autorisé, mais elle aurait préféré plonger avec. » Un manque de clarté réglementaire qui ajoute une pression supplémentaire. Par ailleurs, dans cette discipline, les plongeuses sont soumises à d’autres obstacles : « Sur les gros événements, il y a des caméras partout, on est amené parfois à écarter les jambes pour monter à l’équilibre, ça peut être stressant », relate la plongeuse française.

Bien que des efforts soient faits dans beaucoup de disciplines, certains sports n’ont pas de possibilité d’améliorer le confort des sportives. La pilote de moto Justine Pedemonte raconte les difficultés qu’elle rencontre dans sa pratique sportive.

Un impact psychologique sous-estimé

Au-delà des contraintes physiques et des performances affectées, les menstruations ont aussi un impact psychologique non négligeable sur les sportives. Les fluctuations hormonales des oestrogènes et de la progestérone peuvent entraîner une irritabilité accrue, une fatigue émotionnelle et une sensibilité exacerbée. « Parfois, je peux être plus fragile émotionnellement donc je vais peut-être pleurer plus facilement à l’entraînement », confie Madeleine Bayon.

Dans certains sports, évoquer son cycle menstruel avec le staff ou les coéquipières reste tabou. Le problème est d’autant plus pesant que de nombreuses athlètes doivent affronter ces difficultés seules, sans réel accompagnement, ce qui pousse les sportives à minimiser leur mal-être. « Je me débrouille seule, mais de toute façon je n’ai pas d’autres choix que de faire avec. C’est une fatalité, c’est comme ça », se désole presque Justine Pedemonte, pilote de moto de 18 ans. 

Eliott CARON & Baptiste CHARDELIN

Qu’est-ce que le cycle menstruel ?
Les termes « menstruations » et « règles » désignent le même phénomène physiologique : un cycle naturel qui se manifeste par des saignements mensuels. Ceux-ci résultent de la préparation de l’utérus à une éventuelle grossesse. Si celle-ci n’a pas lieu, la couche interne de l’utérus est éliminée, provoquant les règles, qui durent en moyenne de 3 à 8 jours et reviennent selon un cycle de 21 à 35 jours.

Laisser un commentaire