Du Mexique à l’Italie, le destin singulier de Maria Isabel

Les champs de Gazzo Padovano, dans le nord de l’Italie, s’étendent sur des kilomètres, encadrés par les Alpes. Maria Isabel Acevedo voit ce paysage pour la première fois il y a 35 ans. Elle a quitté son pays natal, le Mexique, pour être avec son actuel mari.

Maria Isabel dans son étable à côté de ses vaches. Photo Isabella Marchioron.

« J’avais 27 ans quand je suis partie. À présent, j’ai passé plus de temps en Italie qu’au Mexique », raconte Maria Isabel. 

Un changement brutal

Sa vie au Mexique semble très lointaine de son quotidien actuel. Elle passe son enfance dans un petit village, Tequila. Son père est serrurier et il lui apprend les valeurs du travail et de la famille. Puis, quand elle est adolescente, toute sa famille déménage dans la ville de Guadalajara, qui compte 1,3 million de personnes. « Maintenant, j’habite dans un village de 5 000 habitants, les grandes villes me donnent mal à la tête. Je ne pourrais plus jamais retourner à la vie que je menais avant », s’amuse-t-elle. 

Maria Isabel est une excellente élève et elle fréquente l’Université Autonome de Guadalajara. Elle étudie l’économie, mais elle s’intéresse aussi aux cours extrascolaires de langue et de danse folklorique. Quand elle évoque les souvenirs de sa jeunesse, son visage s’illumine avec la même détermination qu’elle avait à l’époque. 

Elle rencontre son mari Alessio lorsqu’il fait un voyage au Mexique. « Je rendais visite à mon frère qui travaillait là-bas, j’ai rencontré Maria Isabel parce qu’ils étaient amis », se rappelle Alessio, « je suis tombé amoureux d’elle et je lui ai proposé de venir me voir en Italie. Quand elle est arrivée, elle n’est jamais repartie », une histoire d’amour qui semble sortir d’un roman. 

« J’ai rencontré Alessio et j’ai décidé de quitter le Mexique, mon père n’était pas d’accord. Mais j’étais sûre de ce que je faisais », confesse Maria Isabel. Aujourd’hui, elle reconnaît que les inquiétudes de son père étaient légitimes, « si ma fille me disait qu’elle voulait partir dans un autre continent, je m’inquiéterais aussi ». 

Le début de sa vie à Gazzo Padovano ne manque pas de difficultés. « J’avais appris l’italien à l’université. Quand je suis arrivée, je me suis rendu compte que cela ne servait à rien. Tout le monde parlait en dialecte vénitien, je ne comprenais pas un mot, j’étais très dépaysée », confie-t-elle. Mais elle apprend vite le vénitien aussi, essentiel à la communication au quotidien.

Au Mexique, Maria Isabel est comptable et elle voyage souvent aux États-Unis. En Italie, elle se retrouve plongée dans un monde nouveau. Son mari a une ferme de vaches laitières. « C’était dur de ne plus avoir de travail. Mes diplômes n’étaient plus très utiles en Italie. Je ne connaissais pas du tout le monde agricole », explique-t-elle. 

Un grand esprit d’adaptation

Malgré les frustrations, elle s’adapte rapidement à ce nouveau contexte. L’élevage géré par son mari et son fils compte environ 350 animaux. Maria Isabel s’occupe de l’administration et de la comptabilité. 

En 2019, la ferme est refaite à neuf. « Pour obtenir tous les permis, la bureaucratie est compliquée, il faut s’imposer pour réussir. Je me suis beaucoup battue pour construire la nouvelle ferme. C’est une belle réussite de la voir terminée et opérationnelle ». La nouvelle structure est dotée de tout type de modernité. Parmi ces dernières, la traite des vaches est entièrement robotisée.

L’élevage est le cœur de son quotidien, elle allie son travail à sa vie personnelle : « ce n’est pas toujours facile de travailler avec sa famille. Nous avons fait beaucoup de chemin pour en arriver là, je suis fière de ce que j’ai construit avec mon mari ». Ses efforts servent surtout à assurer l’avenir de son fils aîné, Emilio. Désormais, c’est lui qui gère la ferme. « Mes parents commencent à être âgés, je vais continuer ce qu’ils ont commencé », déclare-t-il. Maria Isabel aime souligner que son choix de partir à l’autre bout du monde se base sur un coup de foudre. « C’est bizarre d’y repenser maintenant. Je ne regrette rien, mais je reconnais que c’était un pari extraordinaire », elle raconte avec le sourire, « j’ai complètement reconstruit ma vie, j’ai quatre fils et un mari que j’aime. Je dirais que le pari est gagné ».

« Il est important de ne pas oublier d’où je viens »

Maria Isabel devant la plaine agricole de Gazzo Padovano. Photo Isabella Marchioron.

Après plus de 30 ans en Italie, Maria Isabel n’a jamais perdu de vue ses origines, ni perdu son accent. « Il est essentiel de ne pas oublier d’où je viens », explique-t-elle. 

Maria Isabel fait partie depuis 20 ans d’une association locale de Mexicains installés dans le territoire vénitien. « Quand je venais d’arriver, participer aux rencontres de l’association me permettait de me sentir moins seule dans mon statut d’immigrée. Maintenant que je suis en Italie depuis longtemps, je peux aider les Mexicains qui viennent de s’installer ici et se sentent dépaysés », raconte-t-elle. 

Au sein de l’association, les membres se réunissent pour célébrer les traditions mexicaines. La plus emblématique, le dia de los muertos (jour des morts). Pour cette fête, Maria Isabel prépare un autel pour célébrer les proches qui l’ont quitté. « Le dia de los muertos n’est pas un jour triste. Au contraire, l’autel que je prépare est coloré, rempli de fleurs, de photos. Nous voulons garder le souvenir de nos proches, c’est très joyeux », souligne-t-elle.

À la maison, Maria Isabel prépare souvent des plats mexicains. Elle parle aussi en espagnol avec ses fils, « il est important que mes enfants soient bilingues. Ils doivent surtout pouvoir parler avec la famille au Mexique, ce serait triste s’ils ne pouvaient pas ».

Malgré les trois décennies et les 10 000 km qui la séparent de sa terre natale, Maria Isabel cultive ses racines avec soin. Peu importe la distance, elle garde toujours un pied au Mexique.

Isabella MARCHIORON,
édité par Lauryne DULFOUR

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