À Lisbonne, de plus en plus de Français troquent la grisaille de l’Hexagone contre le soleil portugais. Entrepreneurs, diplomates ou jeunes actifs, tous cherchent une nouvelle vie.

En ce mois d’octobre, la pluie s’invite sur les pavés de la capitale portugaise, où une rare averse tapisse les ruelles. À quelques mètres de l’aéroport de Lisbonne, La Bonne Crêpe attire les passants avec son parfum de caramel au beurre salé. Derrière le comptoir, Jason Da Fonte, 30 ans, s’affaire, tablier noir et menu à la main : « Lorsque nous arrivons au Portugal, nous redémarrons un petit peu tout à zéro. » Formé au commerce international avant de devenir maître crêpier à Pont-l’Abbé, le Français, portugais d’origine, a ouvert sa crêperie à Lisbonne il y a trois ans. « Nous nous sommes rendus compte qu’il n’y avait pas de fast-food breton ici. Nous voulions du rapide, du bon, du local. » En combinant recettes bretonnes et produits portugais, Jason Da Fonte a réussi à créer un pont entre deux cultures.
Et il n’est pas seul. Selon le ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères, plus de 20 000 Français sont inscrits au registre consulaire du Portugal en 2023, un chiffre en hausse de 12 % sur un an. L’ambassade estime même de 30 000 à 50 000 le nombre total de ressortissants installés dans le pays, dont près de 18 000 à Lisbonne.
« Le climat est imbattable, la vie moins stressante qu’à Paris, et tout est à taille humaine », résume Marine Castillo Madrid, 35 ans, fonctionnaire au ministère des Affaires étrangères. « Nous sommes en automne et il fait grand soleil. Il ne pleut presque jamais, on est à côté de la mer… c’est idyllique. » Sauf que sous le ciel bleu, la ville change vite, et pas toujours dans le bon sens.
S’implanter malgré la perte d’authenticité
Lisbonne ne se vit pas de la même façon selon le parcours. Pour Anaïs Alabrune, 28 ans, la découverte a d’abord le goût du renouveau. Dans un restaurant vietnamien du quartier asiatique de la ville, elle savoure un pho fumant et raconte : « Je me suis sentie chez moi à Lisbonne. C’est joli, lumineux, l’architecture est magnifique. » Franco-vietnamienne, elle est née à Singapour et a vécu « un peu partout ». Ici, elle pensait enfin poser ses valises. « Je voulais travailler dans une entreprise portugaise. J’avais besoin de soutenir l’économie locale, pas seulement l’économie française. » Mais très vite, l’enchantement se fissure : « il y a trop de brunchs, trop de cafés branchés… j’ai l’impression que Lisbonne perd son authenticité. Et puis, la vie est devenue super chère. C’est pareil qu’en France. »
En effet, l’implantation à Lisbonne a un coût : « les loyers ont explosé. Un T2, c’est 1 200 à 1 300 euros. Le salaire moyen tourne autour de 1 000 euros brut », estime Jason Da Fonte. Sur l’intégration linguistique, le constat est amer : « quand nous essayons de parler portugais, les Portugais passent directement à l’anglais. C’est pratique, mais on ne progresse pas », indique Marine Castillo Madrid.

L’envers du décor : désillusions et fractures
Et puis, il y a ceux que Lisbonne finit par désenchanter. Selon Marine Castillo Madrid, diplomate originaire de Lille, le bilan est plus contrasté. « Quand je suis arrivée, je pensais trouver un Brésil numéro deux, me rappelant là où j’ai vécu pendant quatre ans. J’ai voulu transposer l’autre bout du monde ici, en Europe… ça ne s’est pas passé comme prévu. » Elle salue la douceur du quotidien, mais déplore la fracture sociale : « Aujourd’hui, un Portugais n’a plus les moyens de vivre dans le centre de Lisbonne. C’est inadmissible. L’intégration passe par la communauté locale, mais elle disparaît ». Elle observe aussi les différences de traitement selon les origines : « Lorsque l’on est français, on est très bien reçu. Mais mes amis brésiliens, eux, subissent des préjugés, parfois du mépris à cause de leur accent. C’est ce qui me met mal à l’aise. » Lisbonne lui a surtout appris une chose : la mondialisation ne gomme pas les frontières, elle les déplace.
Et pourtant, le charme persiste. Anaïs Alabrune résume : « Lisbonne, c’est tranquillité, bonheur et chaleur humaine. » Jason Da Fonte, lui, conclut : « J’ai troqué la grisaille parisienne contre le soleil et franchement, je ne reviendrais pas en arrière. » Entre douceur atlantique et dure réalité, Lisbonne reste une promesse : celle d’un ailleurs possible, mais jamais tout à fait simple.
Lou-Ann ALGAY
édité par Fleur DESCHEEMAKER
