Les pêcheurs thoniers, pris dans les mailles du filet de l’Etat

À Saint-Cyprien (Pyrénées-Orientales), la famille Fontanet perpétue la pêche au thon rouge à bord du Chrisderic V. Quatre thoniers catalans subsistent à la stricte réglementation depuis la menace d’extinction.

Le thonier-senneur sur les quais cyprianenc. Photo T.P.

Aux premières lueurs du jour, sur le port de Saint-Cyprien, dans les Pyrénées-Orientales, seuls les pêcheurs sont déjà à l’œuvre. L’odeur du sel se mêle à celui du café chaud à bord de l’un des vingts thoniers français, le Chrisderic V.

Frédéric et Christophe Fontanet, frères et patrons de ce senneur de 35 mètres de long, supervisent depuis la passerelle. « On profite de la saison morte pour faire des travaux sur le bateau », commente le cadet, les yeux rivés sur l’équipage. Sept ans plus tôt, la fratrie assistait, sur ces mêmes quais, à la mise à l’eau de son navire. Le chalutier est le premier thonier neuf construit pour la pêche en Méditerranée.
Plus léger, plus moderne, l’investissement s’élève à près de quatre millions d’euros pour l’armement Fontanet. Au-delà d’une pêche plus efficace, il constitue surtout un outil durable pour poursuivre l’activité familiale.

Une affaire de famille

« Le matin, j’accompagnais mon père vendre le poisson au marché, raconte avec émotion Frédéric Fontanet en montrant du doigt les étals encore vides. J’ai grandi sur ces quais, ma famille s’est faite avec le village. »

Jean-Claude Fontanet, leur grand-père, avait contribué à bâtir le port en 1967 avec son propre père. « Ils ont construit ce port, et aujourd’hui, on se bat pour y rester », soupirent leurs enfants. Chez les Fontanet, la mer s’apprend avant même la lecture. Les frères ont grandi à bord, « sur le tas », comme ils disent. Aujourd’hui, il
encadre avec son ainé un équipage de dix marins. « Pratiquement tous font partie de la famille », s’amuse le patron.

Le Chrisderic V rentre sur le port de Saint-Cyprien. Photo T.P.

Trois semaines pour vivre du thon

Depuis 2007, la Commission internationale pour la conservation des thonidés – ICCAT – encadre la pêche au thon rouge. La disparition de 80 % des stocks entre 1950 et 2010 a entrainé la réduction des quotas. La saison de pêche s’est progressivement restreinte. Les thoniers disposent désormais de trois semaines, fin mai, pour remplir leur quota annuel.
« Avant, on partait deux mois, parfois plus. Maintenant, tout se joue en vingt jours », souffle Frédéric Fontanet.
La capture est minutée. La senne encercle le banc de thons avant de transférer les poissons vivants dans des cages flottantes. Des plongeurs filment pour évaluer le nombre de prises. À bord, un observateur mandaté par l’État, mais payé par le pêcheur, contrôle la conformité de chaque geste.
Dans deux semaines, l’ICCAT doit réviser les quotas des trois prochaines années. Les pêcheurs redoutent une hausse de 3 000 tonnes des quotas européens. « On nous a fait réduire nos bateaux pour sauver le thon rouge, et maintenant, on augmente les quotas. Ça n’a pas de sens. », s’indigne un marin cyprianenc.

Les licences, un filet invisible

Au retour au port, chaque déplacement est vérifié par la gendarmerie maritime. Les règlementations viennent de l’ICCAT, de l’Union européenne, puis de l’administration française. « Nous, on est juste là pour appliquer », résume le propriétaire du thonier-senneur. En dix ans, le nombre de licences françaises est passé de 32 à 20.
« Notre métier, il n’intéresse plus personne. Et ceux qui voudraient venir n’ont plus de licences disponibles », regrette le patron du chalutier.
Pour survivre, les pêcheurs catalans pratiquent la « pêche conjointe ». Les prises sont mutualisées entre les bateaux et réparties par acheteur. « On peut être payé pour un poisson qu’on n’a pas pêché. C’est notre manière de rester solidaires », plaisante Frédéric Fontanet. Le reste de l’année, chacun cherche un autre revenu. Les Fontanet, eux, repartent pêcher au longliner, un bateau à hameçons.

Frédéric Fontanet contrôle l’installation de l’appareil hydraulique depuis la timonerie. Photo T.P.

.« Un métier oublié »

Sur le port, la plaisance remplace peu à peu les chalutiers. « La mairie veut maintenant nous faire payer le même prix de stationnement que les plaisanciers », se désole le marin.
Dans les Pyrénées-Orientales, seuls quatre thoniers lèvent encore l’ancre chaque printemps. Pourtant, à bord du Chrisderic V, l’attachement à la mer demeure viscéral. Les marins se relaient jour et nuit au sonar, aux canons à eau, aux treuils, parfois deux jours sans sommeil. « On fait attention les uns aux autres, parce que c’est tout ce qu’il nous reste », murmure un marin, la voix couverte par le grondement du moteur. Le 24 mai prochain, le Chrisderic V reprendra la mer. En attendant, l’équipage s’affaire sur le pont pour préparer le bateau à la prochaine saison.

Tina PENARANDA
édité par Pauline VICHARD


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