Protection de l’enfance : « on fait ce métier par amour »

En France, 200 000 jeunes sont accueillis par l’Aide sociale à l’enfance (Ase) dans le cadre de mesures judiciaires. Dans le Val-d’Oise, Justine Guillay, 25 ans, fait partie des 14 éducateurs spécialisés d’une Maison d’enfants à caractère social (Mecs). Diplômée d’État, elle accompagne au quotidien un groupe de 12 enfants de trois à huit ans confiés par la justice à l’Aide sociale à l’enfance (Ase).

Justine Guillay est éducatrice spécialisée en maison d’enfants à caractère social, depuis 2020. Photo R. B.

Pourquoi ce métier ?

« C’est une vocation. J’aime créer le lien avec les jeunes, c’est la base de tout. J’aime aussi que nos journées ne se ressemblent pas. Un jour on s’occupe des jeunes non-stop. Le lendemain c’est école, on a rendez-vous avec le juge, puis les parents, etc. »

Quelles différences avec un foyer familial ?

« Nous accueillons des enfants qui ont vécu des choses terribles avec leurs parents. Dans une maison où 12 enfants sont tous plus abîmés les uns que les autres, il faut avoir une démarche de bienveillance. Peut-être que le jeune va tout casser ce soir, mais il faut l’accompagner pour que ça aille mieux le lendemain. Nous essayons malgré tout de nous comporter comme une grande famille. C’est rassurant pour les jeunes de se sentir chez eux. Un enfant qui n’arrive pas à se poser dans son lieu d’accueil va mal vivre son placement. »

Rencontrez-vous des difficultés au travail ?

« Oui, la difficulté de se dire qu’on n’est pas des sauveurs. On peut accompagner au maximum mais on n’a pas de baguette magique. Parfois on se dit qu’on aurait dû faire ça, qu’on aurait dû l’orienter ici ou là, que ce soit scolairement ou non. C’est un travail humain. On a des regrets. C’est difficile aussi de ne pas pouvoir décrocher. C’est un boulot 24h/24. Quand un enfant est hospitalisé, on y pense toute la nuit. »

Quels ont été les moments les plus durs pour vous ?

« Avec un jeune arrivé très tôt, nous avons fait un “transfert contre transfert”. Nous nous sommes beaucoup rapprochés, on pouvait dire que je pouvais me comporter comme sa mère, que lui me considérait comme tel. Quand il y a eu séparation, ç’a été compliqué pour lui et pour moi. C’est le plus dur dans notre métier. Se dire quelle est la limite à ne pas dépasser dans la relation. Doit-on se mettre une limite de l’amour qu’on peut donner à un enfant ? On nous l’apprend en formation : il faut de la distance. Elle n’existe pas. »

Avez-vous été accompagnée ?

« J’ai été épaulée par mes collègues. Surtout, je suis allée voir la psychologue du travail. Nous avons discuté des craintes, des peurs et du jugement que j’avais envers moi-même, parce que j’avais l’impression de ne pas avoir fait mon travail correctement. Dans ma structure, nous avons la chance d’avoir des chefs de service qui nous accompagnent quand ça ne va pas. On a besoin d’être épaulés ou recadrés parfois, avec bienveillance. »

Vous est-il déjà venu à l’esprit d’arrêter ce travail ?

« J’y ai déjà pensé. Nous n’avons pas un salaire qui représente le travail que nous faisons au quotidien. On a aussi des horaires décalés et irréguliers. On travaille le week-end parfois. On peut manquer des choses dans notre propre famille. On s’occupe d’autres enfants, au détriment de nos proches. Mais on fait ce métier parce qu’on est heureux de se lever le matin. Je ne me vois pas faire autre chose. »

Votre rôle est-il le même pour tous les jeunes ?

« Non, je suis éducatrice référente de quatre enfants. Il y a deux référents par jeune. On est le fil rouge. On connaît la situation sur le bout des doigts. On s’occupe du scolaire, du médical, des rendez-vous avec les parents, etc. On écrit les rapports qui sont envoyés à l’Ase, puis au juge. Nous suivons le jeune de A à Z. »

Vos moyens financiers en Mecs sont-ils suffisants ?

« On fait comme on peut, mais on doit calculer nos moindres dépenses. Nous sommes une association laïque, donc on n’a pas de financement des institutions religieuses. Les Apprentis d’Auteuil, par exemple, catholiques, ont plus de moyens. »

Propos recueillis par Robin BELTRANO
édité par Mathis THOMAS

Laisser un commentaire