Pouvoir assister à des événements de musique live est important pour la santé mentale. Pourtant, avec les prix des tickets qui grimpent en flèche, beaucoup de jeunes ne peuvent pas se permettre de prendre une place pour voir leurs artistes préférés.

“La musique, en général, je la trouve toujours beaucoup mieux en live que sur album enregistré.”, partage Romane, étudiante de 24 ans en première année d’école d’ingénieur en art. Elle continue :“J’aime l’expérience des concerts, avec les lumières, les visuels… Il y a douze mille choses qui se passent sur un set, qui ne sont pas présentes sur un album.” 44% des moins de 35 ans qui vont en concert y vont pour l’ambiance, d’après le baromètre Verian x Crédit Mutuel “La musique dans la vie des Français”. C’est le cas de Jeanne, étudiante en master de management de la musique à Paris. “J’aime le fait de se réunir entre fans, de voir la réaction collective à la prestation de l’artiste sur scène, mais aussi la scénographie qui a été imaginée autour de l’album.” Un sentiment partagé par Quentin, étudiant en master de journalisme : “C’est un moment hors du temps. C’est une chose d’écouter sur son téléphone, mais l’atmosphère est particulière en concert. Il y a un effet de groupe, un truc qui se passe dans l’air.”
La précarité étudiante, un frein à la culture
L’aspirant journaliste regrette de ne pas pouvoir profiter plus souvent des événements musicaux. “Il faut faire des choix entre les besoins basiques et la culture. Je me prive de pas mal de sorties culturelles par manque d’argent et cela crée de la frustration. Mais se priver de ces choses, c’est dommage. C’est un cercle vicieux : tu profites moins de ce qui pourrait t’apporter du bien-être et tu ressens une forme d’isolement et de solitude qui accentue le mal-être.” Pour les jeunes en études supérieures, la précarité bride l’accès à la culture. C’est encore pire dans les régions où l’offre culturelle est moins riche qu’en Île-de-France. Dans les grandes villes étudiantes, près de 80% des étudiants disposent de moins de 100 euros par mois, une fois leurs charges payées. C’est ce qu’affirme l’étude “Avoir 20 ans en 2025, état de la précarité étudiante en France”, basée sur un questionnaire déclaratif en ligne et coordonnée par l’association Linkee – Entraide Étudiante.
Contourner les obstacles
Pleins de ressources, les jeunes développent des stratégies pour ne pas trop se priver. “Comme je fais des études dans la musique, j’essaye de faire jouer mes relations pour avoir des invitations. Et sinon, j’essaye d’aller à des concerts gratuits. Mais, puisque la musique, c’est vraiment ma vie, mon univers, je prévois une enveloppe tous les mois”, partage Jeanne, qui assiste plusieurs fois par semaine à des événements de musique live. Romane et son ami Hugo ont un budget plus serré, fixé à 60€ maximum. Ils se rendent en concert environ quatre fois par an. “On prend toujours la fosse, parce que c’est souvent ce qui est le moins cher. On va aussi voir des groupes qui ne sont pas énormes, donc les billets restent accessibles. Mais, s’il faut mettre plus, c’est compliqué, malgré nos jobs étudiants.” Hugo poursuit : “Je voulais aller au concert de Kendrick Lamar, mais la fosse était à plus de 100 euros. Alors, on n’a pas pu. C’est le prix qui nous freine à chaque fois.”

Photo E. C-P
Aller en concert pour se sentir bien
“Quand je sors d’un concert, tout de suite, ça va mieux. J’ai cette impression que tous mes problèmes sont résolus, même si ce n’est pas le cas”, raconte l’étudiante en management de la musique. Un sentiment partagé par Romane : “Pour moi, c’est vraiment libérateur. J’y vais parce que ça me rend heureuse. J’aime vraiment pouvoir sauter, chanter et m’amuser avec les gens.” Loin du simple ressenti, les concerts et événements musicaux ont un effet positif sur l’organisme. C’est ce qu’explique Karim Yousfi, musicothérapeute et éducateur spécialisé. “Le fait de sortir et d’écouter de la musique, en live et en groupe, ça favorise la sécrétion d’ocytocine, l’hormone de l’empathie et de la socialisation. Elle permet d’améliorer l’humeur et de faciliter l’ouverture aux autres.”
Selon une étude menée par le spécialiste en science du comportement Patrick Fagan et la salle de concert londonienne O2, aller à un concert toutes les deux semaines pourrait prolonger l’espérance de vie jusqu’à 10 ans. Cela augmenterait le sentiment de bien-être de 21 %, l’estime de soi de 25 % et la stimulation mentale de 75 %. “La musique, enregistrée, mais encore plus en live, peut favoriser la bonne humeur, faire diminuer le stress et améliorer le sommeil. Pour les étudiants, c’est d’autant plus bénéfique puisqu’elle permet de se détendre avant un examen, mais également de se concentrer davantage lors des révisions, par exemple”, ajoute le musicothérapeute. Ces bienfaits sont loin d’être accessibles à tous. Au contraire, ne pas pouvoir assister à des spectacles par manque d’argent peut causer une frustration affectant négativement la santé mentale.
Des prix en hausse, mais un public fidèle
Selon le Centre national de la musique (CNM), en 2024, les billetteries ont atteint un nouveau record à hauteur de 1,6 milliard d’euros, soit une hausse de plus de 13% par rapport à 2023. Cette somme repose en grande partie sur l’augmentation du coût des billets de 10%. En dix ans, le prix moyen d’un billet de concert en France a augmenté de 41 %. Pour les spectateurs n’habitant pas à Paris, seul arrêt français pour bon nombre d’artistes internationaux, il faut ajouter à ces frais le transport et le logement qui peuvent rapidement faire grimper la note.
Ces dernières années, plusieurs tournées ont affiché des billetteries aux prix exorbitants. Le chanteur The Weeknd a annoncé trois concerts en France pour sa tournée After Hours Till Dawn. Le coût des billets va de 68 € à 200 € pour le Stade de France. De son côté, la chanteuse pop Taylor Swift, pour sa tournée The Eras Tour, proposait des packs VIP allant jusqu’à 827 €. Pour ce prix, les fans pouvaient accéder au carré or (190,50 € sans l’option VIP) une heure avant l’ouverture des portes, ainsi qu’à une boîte collector commune à tous les packs, contenant des articles de merchandising exclusifs. Pour ces tournées qui attirent majoritairement des jeunes aux revenus faibles, de tels prix sont difficilement accessibles.
Pour éviter à leurs fans des dépenses astronomiques, certains artistes choisissent de plafonner les prix. Récemment, la chanteuse Hayley Williams a annoncé une nouvelle tournée. Sur Instagram, elle explique : “Je veux permettre à mes fans d’obtenir des tickets à un prix aussi raisonnable que possible.” En septembre, le DJ français David Guetta avait déclaré au micro de Brut “faire une politique de prix très abordable”. “Je n’avais pas envie de faire un show où il y ait des gens qui soient exclus parce qu’ils ne peuvent pas se le payer.” Pour son set au Stade de France, les billets ne dépassent pas les 100 euros. Cette initiative, Romane souhaiterait que plus d’artistes la prennent : “Je trouve ça top, parce que la musique, ça doit rester accessible. Les morceaux ne fonctionneraient pas aussi bien si on n’était pas là pour les écouter. Et c’est dommage de ne pas pouvoir les voir en live.”
Malgré ces prix de plus en plus chers, le secteur des concerts a vu sa fréquentation augmenter avec 37,9 millions de spectateurs selon le CNM. Du côté des jeunes, 56 % des 16-35 ans ont prévu d’assister à des concerts en 2025, d’après le baromètre Verian x Crédit Mutuel “La musique dans la vie des Français”.
Eléana ChOUZENOUX–PIRIS & Lauryne DULFOUR
édité par Juliette GUIBERT

Une réflexion sur “Concerts et précarité étudiante : se priver à quel prix ?”