Ils jonglent entre des cursus d’élite et des entraînements professionnels. Renaud Clerc, Lison Cayrol et Nicolas Biffot sont des étudiants-athlètes de haut niveau. Derrière ce statut prestigieux, se cache une réalité faite de semaines de 60 heures, de sacrifices financiers et d’une organisation millimétrée où chaque journée est un arbitrage.

D’un côté, le silence feutré des bibliothèques d’excellence, les amphithéâtres prestigieux et la promesse d’une carrière de haut vol. De l’autre, le fracas des tatamis, le crissement des baskets et l’odeur de la sueur. Renaud, Lison et Nicolas vivent en permanence dans cet entre-deux. Ils sont des anomalies : des sportifs de haut niveau dans des cursus qui n’ont pas le temps, et des étudiants brillants dans des sports qui n’attendent pas.
Leur défi est d’abord mathématique : faire tenir deux carrières dans une seule vie. Pour ces étudiants, la journée type n’existe pas. Elle est une lutte constante pour optimiser chaque minute, où le « temps mort » est banni.
Renaud Clerc, 24 ans, étudiant en M2 à Sciences Po Paris et athlète paralympique (1500m) à l’Institut national du sport, de l’expertise et de la performance (Insep), résume sa semaine : « je me lève à 7h, je travaille pour rattraper le retard, préparer les cours jusqu’à 10h30. Je m’entraîne ensuite. Je retravaille de 14h à 17h. Je fais la seconde séance d’entraînement, je mange, et je retravaille jusqu’à 23h30 ». Les jours où il se rend sur le campus de Sciences Po, le planning s’inverse : « je m’entraîne à 7h du matin et je vais en cours à 10h ». Au total, sa semaine de travail atteint des sommets. Je bosse à peu près 50h-60h par semaine », conclut-il. Un volume qu’il décompose en 25 à 30 heures d’études et 25 à 30 heures de sport, où il endure 120 km de course hebdomadaires.
« Je n’ai pas de semaine type »
Un volume horaire que Lison Cayrol, 19 ans, connaît bien. En deuxième année de pharmacie à Grenoble, elle est basketteuse au centre de formation de Voiron (Isère) et s’entraîne avec le groupe professionnel. « Je n’ai pas de semaine type », explique-t-elle, sa vie étant dictée par les aléas des deux plannings. Logée par le club à Voiron pour la praticité des entraînements, elle fait la navette quotidienne. « Pour aller en cours, je prends le train Voiron-Grenoble, 15 minutes. Et après, j’ai un peu de tram. » La charge sportive, elle, reste fixe : « ça me prend entre 15 et 20 heures par semaine, en dehors des matchs ». Elle avoue avoir besoin d’un équilibre : « je vais travailler à la bibliothèque universitaire pour voir mes amis et m’extraire d’un environnement purement basket ».
Pour Nicolas Biffot, 25 ans, en deuxième année de master à HEC et judoka au niveau national, la charge est similaire. Fort de près de dix ans d’expérience dans ce double cursus, sa routine est rodée. Sa semaine est rythmée par huit à neuf entraînements, incluant des séances de préparation physique de 8h à 9h30 , avant même de commencer sa journée de cours sur le campus. Le soir, il enchaîne avec l’entraînement de judo, ne rentrant chez lui que tard dans la soirée.
S’adapter ou échouer
Tenir ce rythme relève d’une organisation millimétrée, mais surtout d’un arbitrage constant. Si la loi de 2017 relative au statut de Sportif de haut niveau (SHN) garantit en théorie un droit à l’aménagement des études (étalement de cursus, cours à distance, priorité sur les choix de TD), son application reste très inégale selon les filières. C’est un véritable parcours du combattant administratif que tous ne remportent pas, et où les situations sont loin d’être équitables.
« Il faut choisir son projet principal »
Renaud Clerc a dû définir sa priorité : « j’ai toujours mis l’athlète en priorité. Il faut choisir son projet principal. » Une priorité assumée qui l’a déjà poussé à s’entraîner à minuit en rentrant de stage. « Même si je rentrais à 23h parfois, j’allais quand même faire mon footing derrière. » En contrepartie, Sciences Po lui offre une certaine souplesse, « J’ai le droit de choisir mes cours avant tous les étudiants pour que ça corresponde à mes horaires. »
Lison Cayrol, elle, a pu étaler sa deuxième année de pharmacie sur deux ans grâce au statut de SHN. Une bouée de sauvetage. « C’est ce qui me permet le plus de pouvoir faire les deux », explique-t-elle. Concrètement, elle jongle avec les quatre groupes de sa promotion : « si mon groupe a cours de 8h à 9h30 et que moi, j’ai entraînement, je peux aller à celui de 11h à 12h30. » Une flexibilité indispensable, car les TP obligatoires l’auraient sinon contrainte à un choix drastique.
À l’inverse, Nicolas Biffot illustre la fragilité de cet équilibre. Avant HEC, il a connu l’échec de cette conciliation : « J’avais de très mauvaises notes à Dauphine », incapable de suivre le rythme des études et des entraînements à l’Insep. Il a dû mettre sa carrière sportive en pause le temps de se concentrer sur les concours des grandes écoles. Aujourd’hui à HEC, son M2 n’offre pas d’aménagement. La conséquence est directe et impacte sa performance : « j’ai tendance à sécher les cours. » Ce n’est pas un caprice, mais une nécessité. « Je ne peux pas me permettre d’être le vendredi en cours. J’ai du poids à perdre pour les compétitions de judo et mentalement, je ne peux pas être concentré. »
Une vie sociale sacrifiée
Si les aménagements scolaires divergent, le constat est unanime : la vie sociale est la première victime. C’est le « coût invisible » de la performance. « Je fais des sacrifices sur ma vie sociale », admet Renaud, qui se décrit comme dans un « tunnel de taf » où ses seuls contacts sont les autres athlètes ou étudiants. « Les soirées, je ne les fais pas, car j’ai entraînement le soir », abonde Lison, décrivant un décalage permanent avec la vie étudiante « normale ». « Après les examens, je ne peux pas aller boire un verre avec les gens parce qu’il faut que je rentre, j’ai entraînement. « Ses week-ends sont également amputés par les matchs, parfois jusqu’à Monaco ou Bourges (Cher). « Dans le minibus pour aller au match, ça m’arrive de réviser. » Elle n’a pu prendre qu’un week-end de vacances lors de sa dernière pause universitaire, le reste étant dédié aux entraînements pros.
S’autoriser à vivre le week-end
Nicolas Biffot livre l’exemple le plus frappant survenu il y a quelques mois : « de janvier à juillet, j’étais en stage à plein temps plus mes entraînements. Je suis sorti une fois sur les 6 mois ». Sa routine était implacable : transports, travail, entraînement, manger, dormir. Désormais, il s’impose une rigueur la semaine pour s’autoriser à vivre le week-end : « le samedi après-midi, je suis beaucoup plus tranquille, je peux sortir, faire des choses, comme aller au musée ou voir ma copine ».
Le nerf de la guerre : le financement
L’autre grand défi de ces parcours est financier. C’est le tabou du sport de haut niveau. Loin de l’image du sportif sponsorisé, de nombreuses enquêtes, notamment celle de l’Union nationale des sportifs de haut niveau (UNSHN), révèlent qu’une large part des athlètes vit sous le seuil de pauvreté. La situation est encore plus critique pour ceux qui, comme Nicolas, doivent financer des frais de scolarité exorbitants dans une école de commerce. Lors de son M1, ses économies (acquises lors d’une alternance à Dauphine) épuisées, il a vécu sous pression constante. « Je voyais mon argent baisser de mois en mois », exprime-t-il. Il a dû prendre un travail à temps partiel en plus de ses 15-20h d’entraînement et des cours. Il a également été contraint à rogner sur les dépenses sportives : « l’abonnement à la salle, les saunas pour perdre du poids, la nourriture, les compléments alimentaires… on est à 150 € par mois, facile ». La seule solution viable pour lui ? « Je suis retourné chez mes parents qui habitent en Ile de France. Donc là, ça a été directement un soulagement. »
« La politique de Sciences Po est fantastique. »
Renaud Clerc, lui, a pu compter sur la politique d’inclusion de son école : « j’ai la chance de ne pas payer de frais de scolarité, parce que je suis en situation d’handicap. La politique de Sciences Po pour ça, elle est fantastique. » Ce sont ses sponsors (RSM, Veolia) et son club (Allianz Track Club) qui financent une grande partie de sa carrière sportive.
Lison, elle, bénéficie du système du centre de formation. Elle paie une cotisation à l’association du club de Voiron qui gère son logement et ses déplacements pour les matchs (minibus, essence, péages), un coût bien moindre qu’un appartement privé. Elle finance elle-même ses trajets quotidiens (l’abonnement de train et de tram) mais reconnaît : « j’ai eu la chance que mes parents puissent m’aider aussi, je n’ai jamais ressenti de précarité ».
Une identité à définir
Au-delà de la performance sportive, la difficulté se joue parfois ailleurs. C’est ce que certains appellent la “petite mort” du sportif : l’angoisse de l’après-carrière, que le double cursus est censé atténuer. Pourtant, l’obligation de choisir une voie reste une source majeure de stress. « Dans le statut d’étudiant-sportif, le plus dur, c’est de trancher et de savoir qui l’on est », résume Renaud Clerc. Lui qui a choisi cette voie exigeante par « nécessité » pour représenter les minorités dans les hautes sphères, se voit « plus sportif qu’étudiant » et vise les Jeux de 2028. Ces idées se forgent dans cet objectif : « mettre en place des politiques publiques du sport partout, accessible à tous et pour tous ».
Nicolas, que le judo définissait entièrement par le passé « une défaite le samedi et je ne parlais pas de tout le weekend », a profité de sa pause forcée pour se construire une autre identité. « J’ai pu travailler sur d’autres points pour pouvoir me développer en tant que personne », analyse-t-il. HEC est devenu un autre pilier, aussi important que le sport. Aujourd’hui, son avenir à court terme repose sur cet équilibre précaire. Tout dépendra de sa performance en juin, lors des qualifications pour les championnats de France Première division. « Ces qualifications vont décider de beaucoup de choses », indique-t-il. Une réussite lui permettrait de continuer à se consacrer au judo ; un échec l’obligerait à reconsidérer ses priorités et à entrer sur le marché du travail.
Lison, quant à elle, arrive au bout de son cursus de formation et se trouve face à ce choix fatidique : signer pro, incompatible avec la pharmacie, ou continuer ses études en jouant à un niveau inférieur. Elle penche pour la seconde option, lucide : « le basket, finalement, ce n’est pas non plus financièrement jouable. Même les filles au plus haut niveau, il faut toujours avoir quelque chose derrière ».
La force du double projet
Mais au-delà des sacrifices, tous trois partagent la conviction des bienfaits de leur double vie. Loin d’être un frein, les deux univers se nourrissent mutuellement. Les entreprises ne s’y trompent pas, valorisant de plus en plus ces profils atypiques, synonymes de résilience et d’efficacité. C’est cette « appétence pour la performance », comme la nomme Renaud, qui se transfère : « la force de travail que j’ai mise pour le sport m’aide aujourd’hui pour Sciences Po. » Lison confirme ce transfert mental : « la mentalité de l’exigence qu’on a dans le sport, la détermination, le fait de ne jamais lâcher, ça m’aide beaucoup dans mes études. » Pour Nicolas, le sport est un formidable outil de « gestion du stress, gestion du temps, gestion de l’effort. » Une rigueur et une maturité acquises dans les salles qui font la différence dans les amphis. Ils ne sont pas seulement des étudiants et des sportifs ; ils sont des étudiants meilleurs parce qu’ils sont sportifs, et vice-versa. « On peut se challenger et faire les choses qu’on aime », conclut Lison. Un parcours d’élite, que le conseil de Nicolas aux plus jeunes résume : « il va falloir être patient. Et surtout, ne pas se censurer ».
Mathis THOMAS
édité par Margot LEMOINE
