De l’amphi au bilan comptable : les nouveaux étudiants-patrons

Ils sont des milliers, chaque année, à se lancer. Le statut « étudiant-entrepreneur » peut faire rêver. Mais derrière les clichés de la « startup nation », portée par des figures en sweat à capuche, se cache une réalité de nuits blanches, de stress financier et de « galères » administratives. Rencontre avec Louis Delahaye, qui monte un bar, et Antoine Barberin, qui développe une application digitale. Deux profils, deux modèles, une même ambition.

Louis Delahaye (à gauche), célèbre la remise des clés de son bar à Amiens aux côtés de sa mère. Antoine Barberin (à droite), futur ingénieur et cofondateur de l’application Allergium. Photos DR

Oubliez le mythe du génie qui gagne des millions depuis sa chambre d’étudiant sans se salir les mains. La réalité de l’entrepreneuriat étudiant en 2025 est souvent moins glamour, plus rugueuse. Elle ressemble à Louis Delahaye, 22 ans, étudiant en école de commerce à Rouen, qui passe ses week-ends à « péter tout ce qui est existant » lui-même, marteau en main, pour économiser sur les 40 000 € de travaux de son futur bar à Amiens.

Elle ressemble aussi à Antoine Barberin, futur ingénieur en aérospatial à Toulouse, qui traverse la France en train chaque semaine et avoue sans fard : « En ce moment, je bois plus de café que je ne dors ». Pour développer Allergium, son application de détection d’allergènes, il a troqué le confort de la vie étudiante contre des nuits sur les canapés de ses amis parisiens. Comme eux, ils sont 5 843 à bénéficier du Statut National Étudiant-Entrepreneur (SNEE) pour l’année 2023-2024. Au total, ce sont 39 919 projets qui ont été accompagnés depuis la création du dispositif par Pépite France en 2014, dont 36 % portés par des femmes.

Louis et Antoine incarnent les deux visages de ce phénomène grandissant. L’un a choisi le physique : un investissement lourd, local, fait de briques et de logistique. L’autre a choisi le digital : un projet à fort potentiel de croissance, national, fait de lignes de code et d’agilité.

Le pari du commerce physique

Pour Louis Delahaye, l’entrepreneuriat n’est pas une nouveauté. Serial entrepreneur depuis ses 16 ans, il gère déjà Evo Scale, une agence de marketing digital. Mais son nouveau projet est un saut dans le vide : le rachat d’un fonds de commerce pour 120 000 euros.

À l’heure où 75% des projets étudiants se tournent vers le service ou le numérique, Louis fait le pari du commerce de proximité. Une audace qui se paye au prix fort. « J’ai un prêt professionnel sur 7 ans », explique-t-il, un engagement lourd pour un jeune qui doit aussi financer ses 16 000 euros de frais de scolarité annuels. Ici, pas de place pour l’erreur : « Comme je suis fermé pour travaux, je n’ai que des charges ».

Son quotidien est une course contre la montre logistique entre son campus de Rouen (du lundi au mercredi) et son chantier à Amiens (du jeudi au dimanche). Si son école lui a accordé un emploi du temps aménagé grâce à son engagement associatif (il est vice-président de Déclic Entreprendre, association d’entreprenariat et d’innovation), la réalité du terrain est brutale : gestion des artisans, retards de devis, normes de sécurité et recrutement d’une équipe plus âgée que lui. « Pour être crédible, il faut montrer qu’on met les mains dedans », assure-t-il.

Le défi de la Tech : innovation et système D

À 800 kilomètres de là, Antoine Barberin vit une autre forme de précarité, celle de l’innovation technologique. Étudiant à l’ISAE-Supaéro et DJ à ses heures perdues, il a cofondé Allergium suite à un concours de pitch. Son modèle économique est aux antipodes de celui de Louis Delahaye : pas de prêt bancaire massif, mais une chasse aux aides publiques. « On a obtenu 10 000 euros de bourses sur concours, et des prêts d’honneur auprès de Bpifrance », détaille-t-il.

Le risque financier personnel semble moindre « L’avantage d’être étudiant, c’est qu’on ne risque pas le chômage, on peut toujours prendre un CDI demain », analyse Antoine, la charge mentale est tout aussi intense. Lui aussi vit en décalé : cours d’ingénieur en début de semaine, puis direction Paris pour la fin de semaine.

Le digital impose une crédibilité différente. À 21 ans, pour rassurer ces partenaires, il a fallu s’entourer. Antoine Barberin et son équipe ont dû constituer un « Advisory Board » et recruter Aude Devilder, une associée plus expérimentée. Le succès d’estime est là : plus de 10 000 utilisateurs, mais la rentabilité reste un combat quotidien pour cette application gratuite qui se rémunère via des partenariats avec des marques, qui lutte contre les allergènes, comme les chocolats Kaliner.

Une formation accélérée par le terrain

Malgré des modèles économiques opposés, Louis et Antoine se rejoignent sur un point : leurs entreprises sont devenues leurs véritables écoles. Ils apprennent le management, la négociation et la résilience bien plus vite que dans n’importe quel amphithéâtre. Les concessions sont nombreuses. La vie sociale est chronométrée, les vacances inexistantes. Pourtant, aucun ne regrette. « Le moteur c’est l’impact social, le fait d’avoir des retours de parents d’enfants allergiques, c’est que du bonheur », sourit Antoine. Pour Louis, c’est la discipline et la construction concrète : « Le plus important, c’est la régularité, la détermination. C’est-à-dire vraiment s’imposer à faire des choses ».

Ces « étudiants-patrons » sont précurseurs d’une génération qui refuse d’attendre le diplôme pour agir. Qu’ils manient la truelle ou l’intelligence artificielle, ils partagent une même leçon : l’entrepreneuriat étudiant n’est pas une ligne sur un CV, c’est un mode de vie radical.

Mathis THOMAS
édité par Ambre COUTEL

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