Si vous vous êtes baladés dans les rues de Cannes ou de Nice, vous vous avez déjà sûrement entendu parler ukrainien. 12 000 d’entre eux vivent dans les Alpes-Maritimes… Mais pourquoi ?

« Beaucoup d’Ukrainiens cherchent à vivre ici leur rêve de paix, de sécurité et la possibilité d’une nouvelle vie. « Et quoi de mieux pour Aleksander, réfugié en France, que Nice, son eau bleue azur et son climat méditerranéen pour s’installer ? Cet ancien journaliste fait partie des six millions d’Ukrainiens qui ont fui leur pays, à la suite de l’invasion russe le 24 février 2022. Ils sont plus de 20 000 à avoir trouvé refuge dans la région PACA cette année-là, selon l’Office français de l’immigration et de l’intégration. Concentrés à Nice et à Cannes ils étaient encore, en 2024, entre 12 et 13 000. Après l’Île-de-France, c’est la deuxième région dans l’Hexagone à compter le plus d’Ukrainiens. Mais comment l’expliquer ?
Deux destinations
« Les réfugiés, quand ils passaient la frontière (ukrainienne), devaient choisir où ils pouvaient aller « , explique Oksana Basova, professeure à l’école Ukrainienne de l’Afuca (Association Franco-Ukrainienne Côte d’Azur, créée en 2016), la plus grande association d’accueil de réfugiés ukrainiens des Alpes-Maritimes, basée à Nice. Au début du conflit, deux destinations sont proposées aux exilés souhaitant rejoindre la France via des vols humanitaires : Paris et Nice, « les deux plus grands aéroports français ».
» La France c’est Paris et la Côte d’Azur «
Les Alpes-Maritimes « c’est le bling bling ». Pour Marie-Anne Jallat c’est aussi dans l’imaginaire des ukrainiens qu’a pu se faire le choix de la région comme point de chute. « Pour eux, il n’y a que Cannes, Nice et Paris, qui existent en France. Ils ne veulent pas rester dans les autres régions, tous ceux qui ont été envoyés ailleurs sur le territoire sont venus chez nous« .
Des propos qui font écho à ceux de Margareta, mère de trois enfants inscrits à l’école ukrainienne de l’Afuca : « Pour les Ukrainiens, la France, c’est Paris et la Côte d’Azur, c’est ce que nous connaissons ». Anastasia, mariée à un français et propriétaire d’un salon esthétique à Nice, explique : « C’est une ville connue dans le monde entier, comme Paris, qui attire beaucoup de touristes par son climat, son beau temps. »
Ce cadre de vie avait, par ailleurs, déjà séduit une frange fortunée de la diaspora ukrainienne. « Certains avaient déjà une résidence ici avec un titre de séjour avant la guerre, pour eux c’était plus facile de venir s’y réfugier », partage Aleksander.
« Je lui ai téléphoné et j’ai demandé si je pouvais venir avec mon fils«
« Quand la guerre a commencé, on a compris que c’était très dangereux de rester en Ukraine, explique Oksana Basova. J’avais une connaissance ici (à Nice). Je l’ai vue une fois dans ma vie. On communiquait en ligne. Je lui ai téléphoné et j’ai demandé si je pouvais venir avec mon fils pour quelques mois. »
Comme elle, c’est par son réseau de connaissances que Liliia Chertok est arrivée dans la région : « C’est l’une de mes connaissances qui m’a dit : écoute, ma fille a peur. Elle veut partir mais, moi toute seule avec elle, je ne pourrais pas. Tu pourrais nous accompagner ? Je me suis dit : bon d’accord, je vais sortir avec un petit sac à dos, juste pour une semaine. Aujourd’hui ça fait plus de trois ans. »
Et ils sont beaucoup à avoir choisi la Côte d’Azur pour y rejoindre des proches, pour y retrouver une forme d’identité commune entre populations slaves, une communauté bien implantée dans la région. « Je pense que si vous regardez de manière historique, il y a une grande culture orthodoxe commune à nos croyances, ici et en Italie », explique Anastasia. En témoignent les deux édifices religieux chrétiens orthodoxes du département : la cathédrale Saint-Nicolas de Nice et l’église Saint-Michel Archange de Cannes. » Ici, il y a beaucoup de Moldaves, de Roumains et d’Ukrainiens qui peuvent se comprendre, décrit Aleksander. A l’ouest de l’Ukraine, beaucoup d’habitants ont des doubles nationalités moldaves ou roumaines. »
Une région internationale
Ce melting-pot de populations slaves, mais aussi méditerranéenne ou britannique, offrent également des opportunités d’intégration plus favorables aux nouveaux arrivants d’après Aleksander : « Ici, les gens comprennent l’anglais, c’est une bonne raison pour les Ukrainiens de venir, il y a une communauté internationale qu’il n’y a pas dans les autres régions.«
En plus de cet accès – facilité par la maîtrise de l’anglais – la région des Alpes-Maritimes est aussi l’une des plus riches en termes d’offres d’emploi en France : « Quelques réfugiés ont reçu un logement dans le nord de la France mais sont rentrés ici parce que là-bas ils ne trouvaient pas de travail », rappelle Oksana Basova.
« Plus simple de trouver du travail«
Une relocalisation qui témoigne de l’attractivité du département, et tout particulièrement en été d’après elle : « Il me semble que pour les gens qui sont arrivés ici, c’était aussi plus simple de trouver du travail. Pendant la saison estivale, tu peux trouver n’importe quel emploi très vite grâce aux nombreuses offres saisonnières qu’il peut y avoir dans la restauration et dans l’hôtellerie. »
Le Monde évoquait d’ailleurs le sujet en 2022. Face à une pénurie des demandeurs d’emploi qui frappe a l’époque les secteurs de la restauration et de l’hôtellerie – menaçant même de fermeture certains établissements maralpins – de nombreuses femmes ukrainiennes fuyant la guerre auraient été recrutées. Toujours selon Le Monde, elles étaient alors « près d’une vingtaine, femmes de chambre ou aides en cuisine » à travailler dans la région.
Un « hub pour les réfugiés«
Au-delà de ces facteurs, un dispositif exceptionnel de soutien, déployé dans les Alpes-Maritimes, a aussi favorisé l’arrivée d’Ukrainiens. Les communes et les habitants maralpins étaient au rendez-vous : « Il y a eu une grande mobilisation à Cannes où beaucoup de gens ont proposé d’héberger des Ukrainiens chez eux gratuitement. Et donc, on les a logés chez des particuliers, on leur a donné à manger », rappelle Marie-Anne Jallat, responsable du centre d’accueil municipal de Cannes, devenu un centre d’aide administrative et créé dès les premiers jours de la guerre.
Une solidarité que l’on retrouve aussi à Nice, où les dons, les propositions d’hébergement et d’aides se centralisent autour de l’association niçoise de l’AFUCA, jusqu’alors purement culturelle : « Nous avons eu le hub pour les réfugiés, la préfecture de la Côte d’Azur a bien organisé le déménagement, le déplacement des réfugiés. Plusieurs Ukrainiens savaient qu’on pouvait venir ici, rester quelques mois dans le hub, et après déménager dans une autre région où on leur donnait un logement », raconte Oksana Basova. Une double attractivité donc, avec un aéroport international et une mobilisation locale forte qui aurait favorisé l’arrivée massive d’Ukrainiens dans la région.
Un soutien culturel et administratif
Rue Louis Braille, à Cannes, les chants ukrainiens résonnent depuis les locaux du centre de réfugiés. Les enfants répètent leurs prestations pour la fête de la Saint-Nicolas. Ici, ils maintiennent le lien qui les unis à leur pays natal. « C’est une association pour enfants et adultes, il y a des cours pour tous niveaux », chuchote Olena Savchuk, réfugiée et vice-présidente de l’association Idées sans frontières. Même chose à Nice où près de « 70 élèves suivent deux fois par semaine les cours de l’école ukrainienne. » A titre de comparaison, ils n’étaient que 10 enfants en 2016.
En plus de cet apport culturel et pédagogique, l’Afuca apporte un soutien administratif nécessaire aux réfugiés : « On propose des aides administratives, en ce qui concerne les démarches auprès de la préfecture. On organise le renouvellement chaque mois de l’APS (Autorisation Provisoire de Séjour). Il y a plusieurs Ukrainiens qui ne peuvent pas se débrouiller eux-mêmes avec ces démarches administratives », explique Oksana Basova.
Une « seconde maison«
Le travail, les amis, la famille… Tout y est pour faire des Alpes-Maritimes une terre d’accueil pour ces exilés. Installée avec ses deux enfants, son mari et ses deux parents, Cannes est devenue la « seconde maison » d’Olena Savchuk. « Notre vie à Cannes ressemble à celle d’Odessa. Il y a beaucoup de points communs parce qu’ici, il y a un festival de cinéma en bord de mer avec un grand nombre de touristes. Comme à Odessa. « Retourner en Ukraine après la guerre ? Hors de question pour l’instant. Odessa est « couverte de mines » et ce qu’elle souhaite, c’est « un meilleur futur pour ses enfants », qui ne peut se faire « dans un pays qui a besoin de beaucoup d’argent et de temps pour se reconstruire. »
L’année dernière, en France, les Ukrainiens sont devenus les étrangers les plus représentés en termes de demandes du statut de réfugiés avec 13 516 demandes. Accueillis jusqu’alors sous le régime de l’Autorisation Provisoire de Séjour, un titre provisoire valable pendant 3 ans et à faire renouveler tous les 6 mois en préfecture, beaucoup d’Ukrainiens semblent vouloir pérenniser leur situation sur le territoire français avec ces demandes d’asile. En effet, ces dernières offrent des droits similaires à l’APS, mais sont valables pendant 10 ans et sans nécessité de renouvellement.
Lisandru ARRIGHI, Nicolas FONTAINE, Léon RIVA & Eliott ROBIN
édité par Enzo SOUBIRAN
