Théo Giacometti : « Je photographie ceux qui vivent en marge »

Depuis sept ans, Théo Giacometti photographie les quartiers de Marseille. Il pose à travers ses clichés un regard frais sur cette mégapole de tous les contrastes. Aujourd’hui, il traverse toute la région pour capturer ce qui se joue sur le terrain.

« Mon regard est lié à mon parcours. J’ai appris à marcher longtemps, à observer », Théo Giacometti, photographe basé à Marseille. Photo DR Melina Vernant

Pour notre interview, Théo Giacometti nous invite chez lui, dans son studio à Marseille. Une ville entre terre et mer, qui l’a séduite sept ans plus tôt. Peu avant le rendez-vous, il nous envoie un message : « On m’a proposé une commande, je serai en reportage à Nice pour le New York Times. » Rien que ça. Quelques années après son arrivée dans la cité phocéenne, le photographe s’est imposé dans le milieu. Théo Giacometti revendique une approche sensible de l’image, attentive aux réalités sociales et environnementales. « Je m’intéresse aux gens qui sont un peu en marge. Peu importe le lieu, c’est une histoire humaine qui accroche mon regard », explique-t-il.

Niché dans la vallée 

Avant de se faire un nom, Théo Giacometti a grandi à Barcelonnette, un village protégé par les sommets des Alpes. « Je viens de pas grand-chose. D’un milieu pas du tout intellectuel. Je ne connaissais personne dans la photo ni dans le journalisme. » À 16 ans, il s’imagine guide de montage, avant d’obtenir un CAP de cuisine. «Il fallait travailler », résume-t-il sans détour.

La photographie s’impose progressivement au contact direct des paysages alpins. Été comme hiver, il alterne les saisons en cuisine et les périodes passées seul en montagne, appareil photo à la main. « J’ai tout appris en photographiant des fleurs, des loups et des cerfs. » Cette pratique solitaire forge son rapport lent et attentif au monde. 

En parallèle, il devient correspondant local pour un petit quotidien. Très vite, il comprend que pour vivre de la photo, il doit aller en ville. Il s’installe alors à Marseille avec sa compagne. « En arrivant, j’ai presque été stupéfait », se souvient-il. Son travail l’amène à découvrir la ville, parfois « comme certains Marseillais ne la connaissent pas ». Celui qui vient de la montagne retrouve une forme de continuité : « Mon regard est lié à mon parcours. J’ai appris à marcher longtemps, à observer. Cette façon un peu naïve et fraîche d’aborder Marseille vient de là ».

Photo DR Théo Giacometti

« Je ressens de la fraternité pour eux »

Pour Le Monde, Libération ou encore la presse internationale, il se rend dans des quartiers populaires, des centres sociaux, auprès de mineurs isolés. « Je me suis lancé en me disant simplement : j’arrive, je veux tout savoir, je veux être capable d’aller n’importe où, de connaître des gens de partout. » Il n’est pas le photographe du beau ou en tout cas de la «beauté facile et lisible au premier abord ». Ce qui l’intéresse, ce sont les équilibres : « J’aime trouver du beau dans un truc qui ne l’est pas a priori. »

Sur le terrain, il observe avant de photographier. « Je cherche dans les grands espaces le mec qui est là, qui a de la gueule », s’amuse-t-il. Les images naissent d’échanges, de discussions parfois brèves mais décisives. « Les photos n’arrivent pas par hasard. Chaque photographe a une capacité à s’intégrer dans certains milieux. » Lui, trouve naturellement sa place auprès des personnes en marge. « Je ressens de la fraternité pour eux. Leurs points de vue m’intéressent, et j’ai besoin de leur donner la parole », avoue-t-il. 

Photo DR T.G.

D’aventure en aventure

Cette attention portée aux individus traverse l’ensemble de son travail, qu’il partage entre photojournalisme et activité d’artiste-auteur. « Tout part toujours de l’histoire de quelqu’un. » En 2021, il se rend en Camargue pour documenter la montée des eaux. Il rencontre ces habitants dont le quotidien est fait de traditions agricoles mi-sauvages et mi-mystiques. Il met en évidence cet avenir incertain. Sa série Pour qui chanteront les sirènes assume pleinement ce parti pris : mêler le réel et l’imaginaire pour rendre sensible cette histoire. « La neutralité en photo ? Un débat du siècle dernier. Ça n’existe plus », défend-t-il.

Théo Giacometti cherche à « créer une sensation ». Pour y parvenir, il accompagne ses images d’écrits. «La photographie est très figée. L’écriture permet un autre rythme, plus intime. Les deux se complètent. » Cette démarche lui permet de pousser un peu plus loin « le curseur du mystère et du sentiment ». 

Photo DR T.G.

« Et parfois, le delta disparaissait sous la mer, ou s’étendait loin, plus loin que l’on ne l’avait jamais vu.

Puis du monde est passé par là.

Beaucoup de monde.

Toutes sortes d’animaux à poils et à plumes, peut-être même quelques rampants à écailles et aux griffes acérées. », 

extrait de la série photo Pour qui chanteront les sirènes,
Theo Giacometti

Photo DR T.G.

Travaillant en argentique, il cherche à faire des images « silencieuses » et « primaires », capables, une fois mises en série, de provoquer une émotion chez le spectateur. « Il ne s’agit pas de reproduire le réel à l’identique, mais de proposer une réalité légèrement déplacée ».

En novembre dernier, le trentenaire présente La Hogra, une série consacrée aux espoirs de la jeunesse dans le très populaire 13ᵉ arrondissement de Marseille. Son regard vagabonde déjà vers de nouveaux projets. « Je commence un nouveau projet sur les îles de Marseille », annonce-t-il. « Là, je fais tout avec un 35 mm, avec des couleurs un peu flashy et acidulées, des lumières artificielles… » Une nouvelle manière de capturer l’essence même de cette ville, pour celui qui ne cesse de la redécouvrir.

Sam DELAUNAY
édité par Lauryne DULFOUR

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