« Il ne devrait pas y avoir de concurrence entre les alpinistes »

Zoom sur la vingt-deuxième cérémonie des Piolets d’Or 2014 à Chamonix et Courmayeur  qui s’est déroulée du 26 au 29 mars.Interview d’un membre du jury, Karin Steinbach.

Chaque année, les Piolets d’Or, ou « les Oscars de la montagne », récompensent une expédition exemplaire réalisée en très haute montagne l’année précédente. Le jury se compose, cette année, de  George Lowe (USA), Erri de Luca (Italie), Catherine Destivelle (France), Denis Urubko (Russie), Sungmuk Lim (Corée) et Karin Steinbach (Allemagne). Six ascensions sont nominées : Talung, 7 439 m (Népal), Kunyang Chhish East, 7 400 m (Pakistan), K6 West, 7 040 m (Pakistan), Annapurna 8 091 m (Népal), Mount Laurens, 3 052 m (Alaska) et une mention spéciale pour une ascension de l’Annapurna 8 091 m (Népal).

Karin Steinbach, journaliste et alpiniste, fait partie du jury 2014 des Piolets d'Or/ DR
Karin Steinbach, journaliste et alpiniste, fait partie du jury 2014 des Piolets d’Or/ DR

Karin Steinbach est une journaliste indépendante allemande. Elle travaille pour plusieurs journaux (dont le Neue Zürcher Zeitung de Zürich) et magazines. Elle a écrit des livres sur l’alpinisme dont des biographies de célèbres alpinistes tels que celles de Peter Habeler, (première ascension de l’Everest sans oxygène en compagnie de Reinhold Messner en 1978), d’Ines Papert, ou encore Norbert Joos. Elle pratique elle-même l’escalade et l’alpinisme depuis de nombreuses années. Buzzles a recueilli ses impressions sur cette 22e cérémonie des Piolets d’Or :

C’est la première fois que vous êtes membre du jury des Piolets d’Or. C’est une bonne expérience ?

 Oui, c’en est une. On a la possibilité de rencontrer beaucoup d’alpinistes et d’autres gens qui font partie du milieu. On peut donc échanger nos opinions et partager nos expériences.

 Sur quels critères se base-t-on pour nominer les alpinistes ?

 Juger de la qualité des alpinistes, c’est important. On a une charte qui établit des critères précis. Et après on en discute avec les autres membres du jury. Il y a beaucoup de critères : le style, l’esprit d’exploration, le fait d’emprunter des chemins de montagne méconnus. L’engagement, l’autosuffisance, le haut degré de technique, et le fait de risquer sa vie sont aussi essentiels. Enfin il y a la pertinence de l’itinéraire, le respect des partenaires, de l’environnement et des générations futures.

 C’était donc difficile de choisir les nominés parmi les nombreuses performances ?

 En effet, il y avait une liste de soixante-seize alpinistes. On a décidé d’en retenir six mais c’est difficile de comparer.

C’est donc une chance pour un alpiniste que de recevoir un Piolet d’Or. Quelle est la crédibilité de cette récompense pour une carrière ?

 Les Piolets d’Or n’ont rien à voir avec l’argent. C’est une cérémonie phare dans la communauté des alpinistes. Elle est très connue dans le milieu. Quand un alpiniste en obtient un, il est reconnu mondialement. Mais pour le grand public ce n’est pas très connu. Ça commence à l’être maintenant. En tout cas, il y a une forme de respect envers l’alpiniste qui a gagné le prix. Tout le monde s’accorde pour dire que c’est difficile de comparer les ascensions. Certaines personnes critiquent cette récompense car ils pensent qu’il ne devrait pas y avoir de concurrence entre les alpinistes. D’ailleurs, l’an dernier il y a eu un prix pour tous les nominés.

Le jury a décidé cette année encore d’attribuer une mention spéciale. Pourquoi avoir désigné Yannick Graziani et Stéphane Benoist ?

 Ces deux alpinistes sont un très bel exemple de fraternité et d’esprit de cordée. L’un deux est tombé malade sur le sommet. La descente a donc été très difficile. Yannick a beaucoup aidé Stéphane. C’est un exemple qui montre comment les gens qui sont ensemble en montagne devraient agir.

 Ueli Steck a, quant à lui, effectué, en octobre 2013, une ascension en solo. Celle de la face Sud de l’Annapurna (8 091 mètres) dans le temps record de vingt-huit heures. Mais l’ascension a été controversée. Qu’en pensez-vous, vous qui avez déjà collaboré avec lui ?

Effectivement, les pays germanophones avaient des doutes sur sa performance. Il est arrivé au sommet à une heure du matin. Il faisait donc nuit. Il a perdu son appareil photo dans une petite avalanche et n’a ainsi pas pu prendre de photo du sommet. Il n’a pas de preuve qu’il y était. Mais quelqu’un l’a vu deux-cent mètres en-dessous du sommet un peu plus tard. Je le connais bien. J’ai confiance en ce qu’il dit. Je suis sûre qu’il ne ment pas. De plus, Yannick Graziani et Stéphane Benoist l’ont défendu car ils savent que la route était difficile. (NDLR : ils ont fait la voie une dizaine de jours après Ueli Steck. Il leur a envoyé le sms suivant : « G fait le sommet en solo cette nuit »).

En savoir plus : programme des Piolets d’Or

Finalement, le jury a récompensé  deux ascensions : celle d'Ueli Steck (à gauche) et celle d'Ian Welsted (au milieu) et Raphaël Slawinsky (à droite) (exploration du K6 au Pakistan, 7 040 m) / (crédit : A.Ch)
Finalement, le jury a récompensé deux ascensions : celle d’Ueli Steck (à gauche) et celle d’Ian Welsted (au milieu) et Raphaël Slawinsky (à droite) (exploration du K6 au Pakistan, 7 040 m) / (crédit : A.Ch)

Camille Degano

 

2 réflexions sur “« Il ne devrait pas y avoir de concurrence entre les alpinistes »

  1. En tous cas pour moi, c’est une grande découverte. J’ignorais totalement.
    C’est plutôt sympa, mais il y a un point où j’ai des doutes.
    Soit vous avez fait une faute de retranscription, soit je retire tout ce que j’ai dit et ce prix est un prix de malades.
    Vous faites dire à cette dame : « …le fait de risquer sa vie sont aussi essentiels. » Bien sûr il n’est jamais bénin de partir en haute, voire très haute montagne. Mais je pense quand même que le soucis essentiel du montagnard est d’assurer sa sécurité. L’alpiniste n’est pas un suicidaire. rassurez-moi! Car risquer sa vie sciemment, même pour un piolet d’or….

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  2. Le fait de risquer sa vie est en fait le degré de mise en danger. C’est cela qui est aussi pris en compte. Mais comme elle le dit, les alpinistes ne font pas ça pour avoir un Piolet d’or, c’est pour évoluer dans sa passion. Bien sûr qu’ils assurent leur sécurité mais ils repoussent également leurs limites. Ils ne risquent pas leurs vies pour une récompense matérielle mais pour une récompense personnelle qui est d’avoir réussi à atteindre de grands sommets. Donc non un alpiniste n’est pas suicidaire.
    Après dire que le fait de risquer sa vie est aussi essentiel, ça signifie que le jury va privilégier une ascension qui n’a pas été encore faite ou une ascension plus dangereuse que les autres comme la face sud de l’Annapurna par exemple.

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