« Mon entourage n’imaginait pas l’effort et la charge mentale que demandait le militantisme »

À moins de 30 ans, des jeunes activistes sont déjà fatigués de lutter pour un monde plus égalitaire. Certains ont souffert d’un épuisement psychologique comme Lila Achour. Elle témoigne de ses deux « burn out militants ». À seulement 21 ans.

Six mois après son dernier burn out militant, Lila Achour prend soin de sa santé mentale. DP

34 %. C’est le pourcentage de salariés qui seraient en burn out d’après une étude de 2022 par OpinionWay pour le cabinet Empreinte Humaine. Le burn out est un état d’épuisement physique, mental et émotionnel, de plus en plus courant dans le monde du travail. Aujourd’hui, il touche aussi les militants et bénévoles dans des associations qui disent se sentir épuisés de se dévouer à une cause politique. 

C’est le cas de Lila Achour, animatrice radio en formation à l’INA (Institut national de l’audiovisuel). Passionnée de luttes sociales, la jeune femme s’est engagée pour des causes politiques dès 16 ans. Elle a déjà fait deux burn out militants. Le premier à 19 ans durant sa deuxième année de prépa littéraire dans un lycée de Montreuil, le second en mai 2024 pendant son année de licence en lettres modernes à la Sorbonne à 21 ans. 

L’urgence de militer 

À 19 ans, l’étudiante engagée a rejoint au cours de sa deuxième année de prépa, un collectif anonyme et féministe de son lycée. Un camarade de sa classe a agressé sexuellement plusieurs filles de leur promotion. Le collectif d’une dizaine de militantes s’est mobilisé pendant un an pour dénoncer les agressions sexuelles de ce camarade. Une situation anxiogène pour la jeune femme qui lui a donné envie de s’engager. « Tu milites parce qu’au sein de ta classe, il y a un agresseur. C’était vraiment épuisant. Je me rappelle qu’on en parlait tout le temps entre camarades », soutient Lila. 

Deux ans plus tard, des manifestations sont organisées toutes les semaines dans les rues de Paris à la suite de l’attaque du 7 octobre 2023. Lila était très exposée aux vidéos violentes de corps palestiniens démembrés sur Instagram. La jeune femme se sentait « dépassée de voir ces atrocités ». Elle se rappelle : « Je bouffais de l’information constamment (…) J’étais obligée de faire quelque chose parce que j’étais tranquille dans un pays stable alors que les Palestiniens ne pouvaient pas agir ». La jeune femme a décidé de s’engager pour cette cause dans son université. À la Sorbonne, elle s’est rapprochée d’associations propalestiniennes dans le conflit avec Israël. L’étudiante militante s’est engagée pendant son année de licence, avec le Comité Palestine et l’association Urgence Palestinien. 

« 15 heures d’engagement par semaine« 

Dans le collectif féministe de sa prépa littéraire, Lila était chargée de préparer les affiches où figuraient les témoignages des plaignantes. Elle devait parcourir quatre étages pour les coller sur les murs, le mercredi après-midi. Ses actions bénévoles étaient clandestines et interdites par l’établissement. Pour donner de la visibilité à ce mouvement étudiant, elle collait aussi les logos du collectif sur les murs de son lycée. La jeune activiste consacrait près de 15 heures par semaine à cet engagement féministe. Elle explique : « Cet engagement prenait tout mon temps libre ». Plus de temps pour sortir entre amies ou pour s’adonner à d’autres activités.   

Dans le Comité Solidarité Palestine de Paris 4, l’étudiante militante allait jusqu’à sécher les cours pour organiser des assemblées générales et les occupations de la Sorbonne. Elle endossait le rôle de porte-parole des associations dans les médias. À chaque « action coup de poing », Lila devait répondre aux interviews des journalistes. Elle était « fatiguée d’être médiatisée, des prises de parole pour répéter les mêmes informations ». Elle prenait part aussi, aux manifestations de l’association étudiante Urgence Palestine chaque semaine. « Mon entourage n’imaginait pas l’effort et la charge mentale que demandait le militantisme », relève Lila Achour. Malgré tout, certaines amies plus compréhensives lui ont conseillé de prendre une pause. 

« Saturée de l’esprit« 

Lors de son premier burn out militant à 19 ans, Lila s’est engagée contre les violences sexistes et sexuelles. Elle qui a été victime d’agressions sexuelles, était toujours confrontée aux nouveaux témoignages de ses camarades de classe. La jeune femme se souvient douloureusement : « C’était dur de lire ça. Ça m’a remis un coup de massue”. Un moyen de guérir aussi de ses abus sexuels entre victimes. « À long terme, ça te bouffe. En même temps, tu en as besoin pour vivre parce que tu te sens très seule en tant que victime », énonce Lila. Elle perdait totalement espoir dans la lutte féministe. 

Quelques années plus tard, Lila s’est sentie « saturée de l’esprit » avec la charge mentale qu’elle endurait, dans sa lutte pour la cause palestinienne. « On ne prend pas de distance et on fonce », explique l’étudiante engagée, quitte à ne plus prendre de temps pour soi. Son engagement politique pour la cause palestinienne nuisait à sa santé physique. Après sa garde à vue suite à l’occupation d’un amphithéâtre de la Sorbonne le 7 mai dernier, elle faisait des cauchemars chaque soir. Elle éprouvait une grande fatigue physique, de l’anxiété, de la tristesse. Sa santé mentale, aussi, s’est détériorée. La jeune femme ressentait plus d’anxiété et de peurs irrationnelles, relevées par la psychologue qu’elle consultait. Elle était « lessivée », d’après ces mots. Malgré son épuisement, elle a continué ses actions militantes.

Le tabou du burn out des jeunes activistes dévoués

Dans les discussions entre les jeunes militants, le burn out est « comme un gros mot », selon Lila Achour. Ce mot est peu employé par les jeunes bénévoles. « Ils n’osent pas employer ce terme parce qu’ils se disent ‘moi je fais rien’. On a 20 ans et on se dit qu’on ne fait pas grand-chose à notre échelle ». Poser des mots sur cet épuisement militant reviendrait à se « plaindre » pour certains jeunes activistes. « On ne s’investit pas à fond », regrette la militante pour la cause palestinienne. Ce sentiment d’illégitimité vient de la « culture du don de soi » dans les milieux associatifs, d’après le sociologue Simon Marx-Cottin. Dans son ouvrage C’est pour la bonne cause. Les désillusions du travail associatif, le chercheur explique : « Une part de travail bénévole va de soi. Ils et elles font don de leur temps car l’association poursuit un projet auquel ils et elles adhèrent. Toutes et tous se disent que ‘c’est pour la bonne cause’. » 

Trouver un équilibre après le burn out 

Depuis sa rentrée en octobre dernier à l’INA, Lila Achour ressent de la frustration de ne plus se rendre aux manifestations régulièrement. « J’ai fait des pauses dans mon parcours militant. Mais en ce moment j’en fais une trop grande », constate l’étudiante engagée.  Cette pause « involontaire » est due à son emploi du temps plus chargé cette année. Entre les heures de mixage radio et les allers-retours pour se rendre à son alternance à France Bleu Gard Lozère. L’étudiante n’a plus le temps de militer activement. « J’ai l’impression de lâcher mes camarades et ça me ronge car j’ai besoin de dénoncer », confie l’animatrice radio en formation. Une grande pause bénéfique pour trouver un équilibre après ces deux burn out. Pour mieux appréhender ses engagements politiques, la militante souhaite trouver un « équilibre pour avoir des moments pour soi-même et continuer la lutte ». Aujourd’hui, la jeune femme s’engage bénévolement auprès de la banque alimentaire du Gard. 

Célia REUNIF

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