Jérôme Kerviel, le combat d’une vie

Condamné en 2010 par le tribunal correctionnel de Paris pour une perte de 4,9 millards à la Société Générale, Jérôme Kerviel poursuit un combat de longue haleine. Il se voue à rétablir sa vérité et à reconstruire sa vie.

L’ancien courtier sur la terrasse de l’hôtel La Scala à Nice, cinq mois après la sortie de Kerviel : Un Trader, 50 Milliards, la série documentaire qui retrace son affaire sur HBO Max. Photo Noé BAGGIERI

C’est à travers la France que son histoire continue de résonner. Sur la terrasse de l’hôtel la Scala à Nice, Jérôme Kerviel, 48 ans, affiche un air de décontraction. Le vent fait danser ses cheveux et sa barbe blanchis. Pourtant, derrière cette sérénité apparente, se cache un homme engagé depuis dix-sept ans dans une lutte pour retrouver une vie stable et faire faire reconnaître sa version des faits.

« Je travaillais en tant que trader à la Société Générale quand tout a basculé. »

Le 24 janvier 2008 au soir, le scandale éclate. Alors âgé de 31 ans, le nom de ce Breton aux yeux bleus fait irruption sur la scène médiatique. « J’ai vécu ce moment comme un véritable cataclysme. Ma vie s’est effondrée en un millième de seconde », se souvient-il en allumant une cigarette. Accusé d’avoir pris des positions risquées sur les marchés financiers, il aurait causé une perte record de 4,9 milliards d’euros. « Mes placements avaient atteint 50 milliards d’euros. À ce moment-là, je jouais une somme équivalente, voire supérieure au PIB de nombreux pays », assure-t-il.

La banque le désigne comme le seul responsable, parlant d’un « acte isolé ». Mais pour l’ex-trader, cette version est une aberration. « Le fait d’avoir imputé cela uniquement à ma responsabilité a provoqué en moi un sentiment de trahison envers mes anciens supérieurs et mes anciens collègues. », confie-t-il.

« Le combat qui est le mien, c’est de casser cette fable sur laquelle j’aurais pu faire ça dans le dos de ma hiérarchie, c’est impossible »

Condamné en 2010 à cinq ans de prison, dont trois fermes, sa sentence a été confirmée en cassation en 2014. Après cinq mois, il a purgé le reste de sa peine sous bracelet électronique. Aujourd’hui, il dénonce « les dérives d’un système financier déshumanisant, où les gains priment sur l’éthique ».

Après l’annonce de l’affaire, Jérôme Kerviel est frappé de plein fouet par un déferlement médiatique. « Les premiers moments ont été extrêmement violents. J’ai surtout eu peur pour ma famille et du regard de mes proches, redoutant ce qu’ils pourraient croire de ce qui était raconté sur moi », explique-t-il, en évoquant son angoisse lorsqu’il voit son visage affiché à la télévision. « La première à qui j’ai pensé, c’est évidemment ma mère », confie-t-il. « Heureusement, elle a toujours cru en moi. Elle est un pilier dans ma vie. » Les yeux remplis d’émotion, le quarantenaire exprime sa reconnaissance envers celle qui est restée à ses côtés.

Se délester du passé

De 2008 à 2012, un combat judiciaire incessant s’ajoute à la pression des médias. « Il y a eu toute cette période où j’ai dû affronter les procès, mais aussi apprendre à naviguer dans le monde médiatique », assure-t-il. À l’époque, il s’appuie sur des conseillers pour gérer sa communication. Dans les rues de Paris, il vit une véritable chasse à l’homme, traqué par des journalistes armés de caméras. Avec le temps, Jérôme Kerviel a appris à gérer ces pressions différemment. « Maintenant, je gère cela tout seul. Je sais comment faire les choses. C’est moi qui les assume complètement », affirme-t-il, précisant que la pression médiatique est moindre qu’auparavant.

Au fil des années, il parvient à prendre du recul, redéfinissant ses priorités et ses rapports avec son environnement. « Après avoir rencontré le pape François en 2014, j’ai réalisé que j’étais libéré d’un milieu qui m’absorbait totalement, au point de me couper de mon cercle social », se souvient-il. Il décrit un rythme de travail infernal : « J’arrivais à 6 h et parfois, je repartais à 1 h ou 2 h du matin. Les amis qui vous invitent à dîner, vous les plantez une fois, deux fois, trois fois, et à la fin, ils ne vous invitent plus. J’ai eu des idées noires, mais grâce à ce dialogue avec le Saint-père, je n’ai pas fait de bêtise. »

Repartir à zéro

Reconstruire sa vie n’a pas été facile. « C’est un travail au quotidien depuis 17 ans », dit-il avec détermination. « C’est un jour après l’autre, c’est essayer de se recentrer sur l’essentiel ». Il insiste sur l’importance de bâtir un « socle amical et familial proche », précisant que son entourage est désormais plus restreint, mais aussi plus solide. Depuis sa condamnation, tout est devenu plus ardu. « Encore aujourd’hui, c’est très compliqué de trouver un logement, parce qu’en n’ayant pas de fiche de paye, faire un dossier, c’est mission impossible », observe-t-il. Il évoque alors le « système D », cette capacité à compter sur l’aide d’amis pour trouver des solutions, plutôt que de passer par des voies officielles qui lui sont désormais fermées. « La solidarité est rare dans ces moments-là. Il y a plus de déceptions que de bonnes surprises », constate-t-il avec lucidité.

Jérôme Kerviel, lors de sa conférence, s’adresse aux cadres financiers et aux curieux présents au déjeuner mensuel du Nice Côte d’Azur Business Club. Photo Noé Baggieri

La progression du combat qu’il mène contre la justice repose sur des soutiens inattendus. Parmi eux, celui de Nathalie Le Roy. Cette commandante de police l’avait initialement accusé avant de reconnaître son erreur. « En 2016, cette femme a été un point de bascule dans le combat que je mène, notamment dans la réduction de ma dette. Elle est passée de 4,9 milliards à un million d’euros ». Cependant, cette somme continue d’augmenter de 10% par an. Elle s’élève à 1,8 million d’euros aujourd’hui. Malgré de nombreuses propositions pour rembourser son dû, Jérôme Kerviel a toujours refusé. « Accepter aurait été trahir qui je suis et ceux qui ont témoigné pour moi. Le sens de l’histoire, c’est de gagner à la fin », conclut-il.

« Ne jamais abandonner »

Sur le plan professionnel, il ne voit pas de possibilité de retour en entreprise. « Je suis indépendant. Pour moi, c’est inenvisageable de redevenir salarié. J’ai toujours ce sentiment de trahison, qui est encore marqué au fer rouge, par rapport à ce qu’il s’est passé avec mon ancien employeur ». Il souligne qu’une telle situation permettrait à la Société Générale de saisir ses salaires.

Parmi les projets qui ont contribué à sa renaissance, l’univers audiovisuel a joué un rôle central. En 2016, sa collaboration avec le réalisateur Christophe Barratier pour le film L’Outsider a été un moment clé. Non seulement il a vendu les droits de son premier livre L’engrenage : mémoires d’un trader (2010) pour que son histoire soit portée à l’écran. Mais il a aussi pris part au tournage en tant que consultant. « Mon implication dans le film était d’aider à incarner au mieux la réalité de ce que j’avais vécu en salle des marchés. »

Au-delà du cinéma, il a trouvé dans l’écriture une forme d’exutoire. Il écrit des scénarios, des livres, partageant son histoire et ses réflexions. « L’écriture est mon passe-temps. C’est un moyen d’expression, une façon de se reconstruire et de donner un sens à tout ce que j’ai vécu », assure-t-il. En parallèle, il parcourt la France pour donner des conférences, trois fois par mois. « Dans ces moments, je raconte mon histoire, mon combat contre ce système. C’est un outil puissant pour échanger sur les épreuves de la vie, en offrant à d’autres l’espoir que j’ai moi-même trouvé ». Un message qu’il n’a jamais cessé de porter : « Ne jamais abandonner ». Ce mantra est devenu sa philosophie de vie. Il a décidé de se faire tatouer cette phrase sur le bras, pour pouvoir la voir chaque matin, se réveiller avec elle, et se rappeler l’importance de rester fidèle à soi-même. 


Noé BAGGIERI

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