Violences Sexistes et Sexuelles en journalisme : les associations au coeur de la lutte

Depuis l’essor du mouvement #MeToo en 2017, la parole sur les violences sexistes et sexuelles (VSS) s’est libérée dans de nombreux secteurs. Le journalisme n’y échappe pas. 

L’association FJS se mobilise à travers des posts quotidien : « la compétence n’a pas de genre », pour dénoncer l’inégalité entre les femmes et les hommes au sein des médias. Photo Auriana Zecchel

En 2025, plus de 473 000 victimes de violences sexuelles et sexistes (VSS) ont été enregistrées par les forces de l’ordre. Dans les rédactions comme sur les lieux de reportage, c’est un pan entier du journalisme qui en souffre encore. Face à ces violences, les associations se mobilisent. Des groupes se réunissent pour lutter aux côtés des victimes aussi bien sur le terrain que sur les réseaux sociaux.

Ensemble, ils dénoncent des comportements sexistes, du harcèlement et des agressions sexuelles en hausse depuis 2021. Car si la justice et les institutions restent les cadres officiels de traitement de ces affaires, ce sont bien souvent les structures associatives qui constituent la première porte d’entrée pour celles qui cherchent de l’aide.

Les associations au coeur de la lutte

Dans le journalisme de sport – un bastion historiquement masculin – les cas de VSS restent les plus nombreux. Pour contrer le manque de visibilité des femmes dans le domaine sportif, une tribune intitulée « Femmes journalistes de sport, nous occupons le terrain ! » parait sur le site du journal Le Monde. Elle a été cosignée par 150 femmes journalistes.

En mars 2021, l’association Femmes Journalistes de Sport (FJS) est créée : « La naissance de l’association, c’est d’abord grâce à notre métier mais c’est aussi la réunion de plusieurs femmes qui ont vécu un sexisme quotidien », explique Mejdaline Mhiri, sa co-présidente.

Ce collectif 100% féminin lutte depuis plus de 5 ans pour que les femmes ne soient plus invisibilisées, discriminées et harcelées dans leur rédaction. Dans cette dynamique collective, la prise de parole devient un levier central. « On a parlé plus haut, plus fort, plus nombreuses. Parler reste un combat », souligne Hélène Devynck, l’une des premières journalistes à avoir témoigné à visage découvert dans l’affaire Patrick Poivre d’Arvor, décrivant cette libération progressive encore trop fragile.

« On est à l’écoute mais le but, c’est de rediriger vers les bonnes personnes »

En 2023, une charte pour une plus grande égalité femmes-hommes dans les rédactions sportives est mise en place. Elle est signée par plus de 61 rédactions telles que L’Equipe, beIN Sports France, Nice-Matin et bien d’autres.

En entretenant un dialogue régulier avec les rédactions, FJS s’assure du respect de la charte : « On vérifie que les responsables s’engagent vraiment dans la charte qu’ils ont signé », souligne Mejdaline Mhiri. FJS tente de transformer les structures médiatiques actuelles mais sans pouvoir juridique tout n’est pas si simple : « Malheureusement on n’a pas du tout de poids juridique. Le pouvoir des associations est uniquement d’influencer », reconnaît-elle. 

Avec 250 adhérentes à ce jour, l’association agit surtout comme un relais. « On est à l’écoute mais le but, c’est de les rediriger vers les bonnes personnes », précise Mejdaline Mhiri. Cela peut passer par un accompagnement vers des structures spécialisées, des syndicats de journalistes ou encore des avocats.

« Le fait d’avoir des personnes formées autour d’elles change tout. »

Contrairement à FJS, certaines associations disposent d’avocats spécialisés, notamment en droit pénal et en droit du travail. C’est le cas de MeTooMédia, un autre collectif créé en 2021 pour soutenir la lutte « des femmes et des hommes qui souffrent silencieusement dans le milieu médiatique », expliquent les bénévoles. Dans ce contexte, les mécanismes de révélation publique des violences sont bien identifiés. « Partout dans le monde, pour qu’un #MeToo prenne de l’ampleur, il faut assembler plusieurs ingrédients : un homme criminel et puissant, plusieurs femmes qui l’accusent de faits graves, un sérieux travail d’enquête et un titre de presse respecté », analyse Hélène Devynck.

« Il est extrêmement rare qu’une affaire prenne moins d’un an. »

L’avocate Louise Bériot fait partie de ce “pool” juridique. « Je conseille l’association sur les risques juridiques lorsqu’elles publient des messages sur les réseaux sociaux », explique-t-elle. Mais elle peut aussi défendre directement certaines victimes.

la première étape consistant à écouter leur récit : « c’est toujours un moment délicat. Les victimes doivent raconter une énième fois un événement très traumatisant. », explique t-elle. Si aucune procédure n’est engagée, l’avocate peut les accompagner dans le dépôt de plainte. Ensuite commence un processus souvent long et incertain. « Le temps d’attente est très aléatoire, mais il est extrêmement rare qu’une affaire prenne moins d’un an. »

Ce temps judiciaire long se heurte parfois à une autre réalité dénoncée par Hélène Devynck : « À partir d’un certain niveau de célébrité, aucun français n’ a jamais été condamné pour des faits de délinquance sexuelle. » Une perception qui alimente le découragement de certaines victimes et renforce le rôle essentiel des associations. Durant cette attente, l’association joue un rôle clé. « Les victimes sont très seules. Le fait d’être accompagnées leur permet d’avoir un soutien concret », souligne Louise Bériot.

« La première action qu’on fait pour les victimes, c’est clairement l’écoute. »

Au cœur de l’action de MeTooMedia se trouve l’accompagnement direct des victimes. L’association s’est donnée « trois missions : soutenir les victimes, former les professionnels et porter un plaidoyer public. », explique Emmanuelle Dancourt, présidente de l’association.

La première étape est souvent la plus simple mais aussi la plus essentielle : l’écoute. « Nous avons des écoutantes formées par l’association, avec des psychologues et des témoignages de victimes », détaille Emmanuelle Dancourt. Ces bénévoles sont souvent des « pairs aidantes », d’anciennes victimes qui ont déjà entamé un processus de reconstruction. 

« La première action qu’on fait pour les victimes, c’est clairement l’écoute. », affirme la présidente. Ces échanges permettent d’établir un lien de confiance. Les victimes peuvent parler librement, parfois pour la première fois. « Il y a une relation qui se développe entre les victimes et les écoutantes, même si ce n’est pas une écoute à vie », précise la présidente de l’association.

Dans un contexte où la parole reste difficile, une des victimes de Patrick Poivre d’Armor rappelle les obstacles persistants :  « Tout se passe comme si le #MeToo français butait contre un mur solidement cimenté par un mythe : les femmes devraient savoir se défendre toutes seules. »

Une “safe place” pour se reconstruire

Au-delà de l’écoute individuelle, l’association cherche à créer un espace collectif de soutien. « L’association, c’est la safe place », résume Emmanuelle Dancourt. Les victimes peuvent échanger entre elles via différents groupes de discussion. L’un d’eux, baptisé « Warrior », est réservé aux victimes de violences sexistes et sexuelles. « Elles s’échangent des conseils, se soutiennent, partagent leurs expériences. »

Certaines victimes ont aussi perdu leur emploi à la suite des violences ou de la procédure judiciaire. L’association a donc mis en place un groupe dédié aux offres de stage et d’emploi. « Il y a vraiment une entraide à MeTooMedia. On se sécurise, on se fortifie », insiste Emmanuelle Dancourt, « il arrive régulièrement que des victimes qui arrivent chez nous complètement détruites deviennent de véritables guerrières deux ans plus tard. »

Durant les procédures judiciaires, les concernées peuvent avoir le sentiment d’être confrontées à une deuxième épreuve. « Parfois elles manquent de soutien de la part de leurs proches, parfois leur fatigue ou leur fragilité peut être mal interprétée », observe Louise Bériot. La présence d’une association peut alors faire la différence.

« Je vois une vraie différence entre les clientes soutenues par des associations et celles qui agissent seules. Le fait d’avoir des personnes formées autour d’elles change tout. », affirme l’avocate. Lors des audiences, les associations jouent aussi un rôle psychologique. « Les avocats ne peuvent pas être assistants sociaux en même temps. Nous n’avons pas le temps de tout faire. L’accompagnement des associations est donc très complémentaire. », indique-t-elle.

Mais prendre la parole à un coût. « Aucune femme agressée à l’âge adulte ne s’est sortie sans dégâts d’une prise de parole publique contre un homme célèbre », rappelle Hélène Devynck.

Un combat qui reste à mener

Malgré la libération de la parole, les violences sexistes et sexuelles restent une réalité persistante dans le monde des médias. Les représentations et les réflexes misogynes continuent parfois de façonner la manière dont ces affaires sont traitées. Les associations tentent donc d’agir en amont, notamment à travers des formations dans les écoles de journalisme et les rédactions. L’objectif : sensibiliser les futurs journalistes aux enjeux des violences sexistes et sexuelles et améliorer le traitement médiatique de ces sujets.

Mais pour les acteurs de terrain comme Louise Bériot, les moyens restent insuffisants. « Les réformes sur les violences sexuelles sont souvent faites à budget constant », rappelle l’avocate. « Le problème, c’est que la justice manque déjà de moyens. Si on veut vraiment lutter contre ces violences, il faut investir. »

Dans ce contexte, les associations écoutent, accompagnent, orientent et défendent les victimes. Pour beaucoup, franchir la porte d’une association reste encore aujourd’hui le premier pas vers la reconstruction. 

Auriana ZECCHEL
édité par Armance POMARES

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