Femmes et médecine : la vérité derrière les chiffres

La féminisation de la médecine française semble actée. Pourtant, derrière cette évolution statistique, les étudiantes et praticiennes décrivent un quotidien encore traversé par le sexisme, les violences et des inégalités persistantes.

29% des femmes médecins ont été confrontées à des propos sexistes vis-à-vis de leurs compétences. Illustration DR Stella Toutlouyan.

Longtemps façonné par une domination masculine, le monde médical connaît depuis une décennie un basculement. En France, sur les 240 000 médecins en exercice, les femmes représentent désormais la moitié de la profession.

Lyne Bouchemel a 20 ans. Elle est étudiante en quatrième année de médecine à Lyon et effectue son externat aux Hospices Civils de Lyon : « Les études médicales deviennent de plus en plus féminines. Par exemple, lors de mon dernier stage, on était 18 externes, il n’y avait qu’un seul homme. »

Pourtant, derrière cette progression apparente vers l’égalité, les violences persistent : selon une enquête menée en 2024 par l’Ordre national des médecins, 54 % des praticiennes déclarent avoir subi des violences sexistes ou sexuelles, perpétrées par un confrère, au cours de leurs études ou de leur carrière.

Des amphis aux services : une féminisation en trompe-l’œil

Chaque jour, Lyne Bouchemel franchit les portes de l’hôpital, emboîtant le pas des médecins : elle observe leurs gestes, s’imprègne de leurs décisions, apprend au rythme des consultations. Les chambres deviennent sa salle de classe, les patients ses supports d’étude. Quotidiennement, l’étudiante et ses consœurs doivent composer avec des remarques dévalorisantes. « Les chefs de service ou des profs plus âgés utilisent encore des termes violents comme “nana“ ou “gonzesse“. On n’est pas prises au sérieux », témoigne Lyne.

Ces violences sexistes dépassent le registre de la taquinerie vulgaire, allant parfois jusqu’à entraver l’apprentissage. « Lors de mon dernier stage en rhumatologie, j’ai rencontré un médecin de 80 ans. Il adore enseigner. Mais souvent, il prend des étudiantes comme modèle. Il s’est permis de toucher mon genou, ma cuisse, ma colonne vertébrale, mon épaule… parfois sans qu’il y ait de rapport avec le cours. »

Ces situations sont rapidement banalisées. « Quand je lui ai demandé d’arrêter parce que je n’étais pas à l’aise, il m’a demandé de me détendre. Il disait qu’il faisait ça pour que je comprenne mieux le cours. » Si la parole collective tend à dénoncer de plus en plus ces gestes déplacés, la réalité du terrain reste contrastée. Lyne poursuit : « J’ai voulu en parler à des internes. Ce n’est pas normal selon moi. Ils m’ont répondu “Oh ! C’est JP (sic), il est pas méchant, c’est de la pédagogie ! » Une réaction qui illustre, selon elle, le manque de prise au sérieux de ces situations.

Apprendre sous pression : sexisme ordinaire et violences banalisées

Line Libo Soler, 60 ans, est gynécologue-obstétricienne à Nice. Originaire de Norvège, elle est venue en France pour étudier la médecine. Son parcours porte la trace de choix contraints, façonnés par un environnement encore marqué par de fortes inégalités. « Selon les spécialités, l’expérience est très différente. J’aurais voulu être chirurgienne orthopédique, mais la misogynie était tellement violente que j’ai préféré faire gynécologue. Un métier pour les femmes », raconte-t-elle.

Elle évoque ses années d’études avec une passion intacte. Son discours est précis, posé, presque pédagogique : elle prend le temps de choisir ses mots, d’expliquer les termes techniques qui lui viennent naturellement. Pourtant, au fil de son récit, certaines catégories
persistent, comme héritées d’un autre temps. Parler de la gynécologie comme d’un « métier pour les femmes » n’est pas anodin : c’est le reflet d’une culture professionnelle qu’elle a, en partie, intégrée. La médecin défend pourtant une égalité des genres qui devrait aller de soi.


Mais les représentations restent tenaces. « La chirurgie orthopédique, c’est le traitement des fractures. [Les médecins] utilisent souvent des marteaux, des plaquettes… pour travailler avec les os. C’est un métier très manuel. À mon époque, on me disait que ce n’était pas un rôle de femmes », détaille-t-elle.

« On demandait toujours à la fille interne de remplacer »

Honorin Naimo, coprésident de l’association Collectif libre et inclusif pour tous (Clit), s’engage pour une égalité réelle entre les sexes au sein de la profession médicale. « La médecine, c’est historiquement un métier qui a été pensé par des hommes et pour des hommes. Nous luttons pour aller au-delà de ces stéréotypes », explique-t-il.

Dans ses actions comme dans ses mots, l’association cherche à rendre visible ce qui, trop souvent, reste normalisé au sein des institutions médicales. « Le Clit a été créé pour et par des victimes et témoins de violences sexistes et sexuelles. On établit une échelle des violences et on se forme pour aller de l’avant. Il y a des violences qui sont flagrantes, mais il y a aussi du sexisme systémique », affirme le coprésident.

Ce sexisme diffus, moins visible mais profondément ancré, traverse le quotidien du corps médical. Dans les couloirs d’hôpital, entre deux consultations, il se glisse dans les regards, les réflexes, les mots à peine questionnés. Lyne Bouchemel en a fait l’expérience : « Certains patients et parfois même des médecins prennent les docteures pour des infirmières. » Une confusion qui n’est pas anodine, et qui s’inscrit dans une longue histoire de dévalorisation implicite.

Line Libo Soler s’en souvient encore, des années plus tard. Dans l’urgence des interventions les rôles semblaient parfois s’inverser aux yeux des patients. « Quand j’étais au Samu, les gens remerciaient le chauffeur de l’ambulance comme “le docteur” et moi comme “l’infirmière”, alors que c’était moi le médecin », raconte la gynécologue.

Au bloc opératoire, sous la lumière crue des lampes chirurgicales, d’autres mécanismes se reproduisent. Les gestes sont précis, codifiés, mais la répartition des tâches, elle, ne l’est pas toujours. « S’il manquait un instrumentiste, on demandait toujours à la fille interne de remplacer, et pas aux garçons. Ça reste formateur, mais ce n’est pas la même chose que d’utiliser les instruments directement. » Derrière ces scènes du quotidien, se dessine une hiérarchie implicite des rôles, où les apprentissages et les opportunités ne se distribuent pas de manière neutre.

Résister et transformer : vers une médecine plus inclusive

Malgré tout, les blocs opératoires, les salles de consultation, les hôpitaux affichent désormais une forme de parité entre femmes et hommes. Une évolution réelle, mais encore inachevée, que les acteurs du terrain observent avec lucidité. « Les agresseurs ont honte, les paroles se libèrent, et nous, on continuera de se battre jusqu’à ce que les hôpitaux ne soient plus qu’un lieu d’exercice pour le plus beau métier du monde. » revendique Honorin Naimo, co-président de Clit. Dans ce contexte de transformation progressive, le champ des revendications s’élargit.

Les combats ne se limitent plus aux seules inégalités entre femmes et hommes, mais intègrent désormais une diversité d’expériences et de parcours. « Nous sommes passés d’un féminisme de survie à un féminisme intersectionnel. On intègre les réalités de toutes les femmes, qu’elles soient queer, trans ou d’une autre orientation sexuelle. »

Le Collectif libre et inclusif pour tous (Clit) poursuit ainsi son engagement, sans envisager de relâchement. Dans les réunions, les formations, les prises de parole, la détermination reste intacte. « Parce que quoi qu’il arrive, tant que les personnes existent, la lutte pour leur égalité et leur respect existera aussi. »

Rédigé par Armance POMARES
édité par Auriana ZECCHEL

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