Longtemps cantonné aux écoles associatives, le breton attire aujourd’hui de nouveaux locuteurs. Portée par le Ministère et les politiques culturelles, la langue bretonne progresse. À Rennes, elle prend progressivement sa place aux côtés du gallo, la langue historiquement parlée dans le territoire.

« Certains parents d’élèves comparent le breton que leurs enfants apprennent à l’école avec le gallo qu’ils ont entendu petits, chez leurs grands-parents » Image illustration Sam Delaunay
« Certains parents d’élèves comparent le breton que leurs enfants apprennent à l’école avec le gallo qu’ils ont entendu petits, chez leurs grands-parents », observe Christelle Poder, professeur des écoles. À La Guerche-de-Bretagne, à une quarantaine de kilomètres de Rennes (Ille-et-Vilaine), l’école élémentaire publique propose depuis trois ans une classe bilingue français-breton. Considérées comme des ovnis il y a encore quelques années, les classes bilingues se multiplient désormais dans la moitié orientale de la Bretagne.
Un rappel historique s’impose. La Bretagne se divise linguistiquement en deux parties. La Basse-Bretagne désigne la zone occidentale, historiquement bretonnante, tandis que la Haute-Bretagne, à l’est, est traditionnellement gallésante. Les termes « haute » et « basse », ne traduisent aucun jugement de valeur : ils renvoient avant tout à une distinction politique héritée de l’Ancien Régime. La Haute-Bretagne était plus proche des centres de pouvoir, à Paris. Aujourd’hui, ces appellations sont de moins en moins employées.

« La tendance s’inverse, la géographie de la langue change. Rennes est devenue un carrefour », Illustration Sam Delaunay
Dans sa classe, Christelle Poder enseigne à un petit groupe d’élèves : « J’ai quatorze élèves répartis sur cinq niveaux du CP au CM2. On part vraiment de zéro et, au fil des années, je peux nourrir une véritable ambition linguistique avec eux. » L’enseignante concentre son travail sur les quatre compétences fondamentales : lire, écrire, comprendre et parler. Les élèves suivent les cours de mathématiques en breton, tandis que le français reste enseigné en français. « J’essaie de trouver un équilibre entre les deux langues, sans rigidité. En revanche, tout ce qui relève de la vie de la classe, des échanges, se fait en breton », précise-t-elle.
« La géographie de la langue change »
C’est à Rennes que l’on compte aujourd’hui le plus grand nombre d’apprenants. En 2021, près de 900 élèves y suivaient un enseignement en breton, de la maternelle au lycée. Un chiffre en hausse de 20 % sur cinq ans, auquel s’ajoutent les étudiants et les adultes qui prennent des cours. « La tendance s’inverse, la géographie de la langue change. Rennes est devenue un carrefour », analyse Morgan Kervella, journaliste à Ouest-France. Ville universitaire et particulièrement jeune – près d’une personne sur trois a moins de 30 ans –, Rennes bénéficie d’un renouvellement constant de sa population. « Les jeunes Bretons viennent y faire leurs études et amènent avec eux les particularités de leurs territoires. La langue vit grâce à eux », souligne-t-il.
Morgan Kervella est également président de Div Yezh Roazhon, une association de parents d’élèves qui œuvre pour faire vivre le breton en dehors de l’école. Ils proposent des spectacles de danse, de théâtre et des expositions. « C’est avec l’implication des familles et grâce aux activités culturelles que le breton cesse d’être uniquement une langue scolaire », explique-t-il. Pour certaines familles, venues de l’ouest de la Bretagne, l’installation à Rennes s’accompagne d’un retour à la langue régionale. « Plusieurs parents d’élèves du Finistère, venus pour le travail, me confient leur émotion de voir leurs enfants apprendre le breton », rapporte Christelle Poder. Certains franchissent même le pas et retournent sur les bancs de l’école. Div Yezh Roazhon propose ainsi des cours du soir à Rennes : « On a plusieurs créneaux d’une heure et demi en semaine, de septembre à juin », rapporte Morgan Kervella.
Ce regain d’intérêt pour le breton s’observe à l’échelle de toute la région. Selon un rapport du Sénat, en 2023, près de 20 000 élèves du premier degré apprenaient le breton, soit une évolution de 86 % par rapport à 2022. Cette progression s’explique en partie par la loi Molac de 2021, qui généralise l’enseignement des langues régionales comme « matière facultative de la maternelle au lycée ». La loi encourage aussi l’ouverture de nouvelles classes.
« La Ville de Rennes mène une politique volontariste en ouvrant régulièrement de nouvelles filières bilingues », souligne Morgan Kervella. Toutefois, l’objectif des 30 000 apprenants apprenants fixé initialement n’est pas atteint. « On plafonne. L’application de la loi reste incomplète et le retard du ministère est réel », regrette-t-il. Plus globalement, environ 200 000 personnes utilisent encore le breton, une langue toujours considérée comme menacée de disparition.
Une « bretonnisation à outrance » ?
Historiquement, la langue de la Haute-Bretagne est le gallo. Pourtant, seuls 126 écoliers l’apprennent aujourd’hui, malgré une progression de 66 % depuis 2022. Longtemps perçu comme un patois ou un simple dialecte, notamment sous l’effet de la francisation, le gallo a été progressivement relégué au second plan. Selon une enquête sociolinguistique menée en 2024, près de la moitié des Bretons ne connaissent même pas le terme.
Cette marginalisation nourrit un sentiment d’injustice chez certains défenseurs du gallo, d’autant que le breton s’implante désormais dans des territoires dans lesquels il n’a jamais été historiquement parlé. Des tensions qui sont bien ancrées. L’expression « sots bretons » était utilisée jusque dans les années soixante-dix pour désigner les Hauts-Bretons ne parlant pas breton.
La récente parution de l’Encyclopédie sur la Haute-Bretagne aux Presses universitaires de Rennes vise précisément à mettre en lumière toute une culture longtemps marginalisée. Léandre Mandard, agrégé d’histoire et codirecteur, explique dans le Parisien que « la culture gallèse est moins connue que celle de la Basse-Bretagne, alors qu’elle est tout aussi respectable et riche ». Dès le XIXᵉ siècle, le romantisme a façonné l’imaginaire breton autour de la langue bretonne et des paysages du Finistère, contribuant à reléguer le gallo à l’arrière-plan.
Dans un billet publié peu après la sortie de l’encyclopédie, le blog Ar Gedour, spécialisé sur l’actualité spirituelle et culturelle en Bretagne, évoque ces tensions persistantes. L’auteur écrit : « Les débats autour de l’enseignement bilingue traduisent différentes sensibilités. » Il rapporte que certains y dénoncent une « bretonnisation à outrance » qui menacerait la spécificité linguistique de la Haute-Bretagne, tandis que d’autres y voient une tentative de rééquilibrage après des décennies de domination exclusive du français.
« C’est la culture de toute la Bretagne »
De fait, depuis quelques années, le breton et le gallo cohabitent dans la capitale bretonne. La culture haut-bretonne se renouvelle à travers des festivals, des pratiques sportives ou des jeux traditionnels. Plusieurs bars attirent de jeunes actifs pour jouer au palet breton. Pour toute une population de Rennais travaillant dans la culture, la presse ou la communication, ce jeu centenaire les réunit à l’occasion des afterworks et des apéros entre amis.
Autre événement fédérateur : le festival Yaouank (« jeune » en breton), considéré comme le plus grand fest-noz du monde. Il rassemble chaque année plusieurs milliers de personnes à Rennes. À l’origine, simple fête de quartier dans les années cinquante, il est devenu un rendez-vous majeur de la culture bretonne. Inscrit depuis 2012 au patrimoine culturel immatériel de l’humanité, le fest-noz illustre le dynamisme d’une tradition toujours vivante.
Cette coexistence linguistique se manifeste aussi dans les transports : dans les trains régionaux, les annonces sont désormais diffusées en français, en breton et en gallo. Symbole d’une Bretagne plurielle.
Sam DELAUNAY
édité par E.H.
