richard gadd (photo juliette guibert)

« Il se met à nu en toute sincérité » : après « Mon petit renne », Richard Gadd explore les relations masculines toxiques dans « Half Man »

Présentée dans le cadre du festival Canneseries 2026, la nouvelle série de l’écrivain et comédien écossais Richard Gadd, « Half Man », explore les relations toxiques entre deux hommes. Un retour à l’écran très attendu pour Richard Gadd après le succès planétaire de « Mon petit renne » qui avait mis un coup de projecteur sur son histoire personnelle. 

« Quand on voit Richard Gadd comme ça, on ne voit pas une brute épaisse », analyse Delphine Rivet, journaliste pour Konbini à propos du rôle de l’acteur dans sa nouvelle série « Half Man ». Photo J. G.

« Je suppose que c’est pour ça que j’écris ces choses, parce que j’ai toujours eu un vide en moi que je ne peux pas vraiment expliquer. Un certain manque dans l’âme provient peut-être des pressions que j’ai ressenties en tant qu’homme », expliquait Richard Gadd, en mars dernier, dans une interview pour le New York Times. Le ton était donné. L’acteur, originaire de Wormit en Ecosse, a donné à voir, à l’occasion de la neuvième édition de Canneseries, ce que sa nouvelle série allait explorer. 

Dans Half Man (disponible sur HBO Max), Richard Gadd analyse les liens complexes entre deux hommes pour qui l’attirance sexuelle et sentimentale semble évidente et pourtant infranchissable. Cette fiction met en scène la relation entre Niall (Jamie Bell), un garçon frêle, et son « frère » – leurs mères seraient selon les rumeurs en couple – Ruben (Richard Gadd), un jeune homme tourmenté et impulsif. Des personnages aux facettes complexes et aux contradictions crues : l’écrivain en a fait sa signature, assez rare dans les séries télévisées. 

Seul sur scène

Avant de se lancer dans la production fictionnelle, Richard Gadd suit une formation de théâtre à l’Oxford School of Drama et foule les planches comme comédien. Il présente ses premiers spectacles, qu’il écrit lui-même, tels que Cheese & Crack Whores (2013), Breaking Gadd (2014) et Waiting for Gaddot (2015) au très apprécié Edinburgh Fringe Festival.

« Ma vie est devenue un terrible paradoxe. Je traversais une période difficile sur le plan personnel et pourtant je faisais le tour des comedy clubs à travers tout le pays déguisé avec des perruques ridicules et de fausses oreilles, et enchaînant les blagues volontairement nulles »

Richard Gadd, écrivain et comédien, au micro de Delphine Rivet, journaliste pour Konbini. 

Véritable lieu pour tout humoriste qui souhaite se faire remarquer, le « Fringe » agit comme un élément déclencheur : « Un jour quelqu’un m’a dit : « Tu devrais aller à Édimbourg jusqu’à ce que tu n’aies plus besoin d’y aller ». Et c’est exactement ce que je me suis dit. J’étais déterminé à y aller jusqu’à ce que je n’y remettrais plus jamais les pieds ». Il décide donc de changer de registre. À présent, il ausculte les tréfonds de l’existence humaine. 

« Le jour de sa sortie, mon manager m’a invité au restaurant comme pour me consoler de l’échec de la série », Richard Gadd au sujet de Mon petit renne. (Photo Juliette Guibert)

En 2016, il présente son show intitulé Monkey See Monkey Do. Succès critique et populaire, il remporte même l’Edinburgh Comedy Award du meilleur spectacle comique. Sur sa lancée, il sort en 2019, la version plus aboutie, avec Baby Reindeer (Mon petit renne) qui raconte sa descente en enfer après qu’une femme l’ait harcelé. Il reçoit une nouvelle fois de prestigieuses récompenses.

Pourtant, le temps de quitter le navire était venu. « Pour un one-man show, tu racontes une anecdote à propos de ta famille, de ton partenaire ou de ton chien, je pensais que c’était la formule des humoristes. Quand c’était mon tour, je n’étais pas sincère et je me sentais comme une fraude », reconnaît-il. C’est ce qu’a observé Delphine Rivet, qui modère la conversation avec l’acteur pour Canneséries : « C’était vraiment de l’anti comédie, ses premiers spectacles ». 

« La thérapie ne marche pas pour lui, donc il ressasse en créant »

Le comédien décide donc d’adapter la pièce à l’écran. Le géant du streaming Netflix produit et distribue la mini-série et c’est en 2024 que le public la découvre. « Le jour de sa sortie, mon manager m’a invité au restaurant comme pour me consoler de l’échec de la série », se rappelle Richard Gadd. La semaine passe et le weekend aura raison du succès international de Mon petit renne.

Il ajoute, sourire aux lèvres : « J’ai toujours été un auteur en marge dans des petits pubs et d’un coup, je suis devenu quelqu’un de reconnaissable dans la rue ». L’année suivante, Richard Gadd récolte les fruits de ses efforts : il remporte entre autres, un Emmy Awards ainsi qu’un Golden Globes du meilleur acteur dans une mini-série.

Pour Delphine Rivet, critique de séries, le show Netflix est au carrefour entre la pièce Monkey See, Monkey Do et le spectacle Mon petit renne : « L’écrivain rassemble deux épisodes de sa vie qui l’ont beaucoup marqué. Les raconter, c’est une façon pour lui d’avancer et ça l’aide beaucoup ». L’artiste a subi un viol par un scénariste de télévision et un harcèlement par une femme, qu’il nomme Martha et Darrien dans sa série.

Dans ce drame, Richard Gadd montre avec finesse comment des victimes de violences psychologiques peuvent répéter des schémas toxiques. Donny, le barman qui offre une tasse de thé à Martha entame une conversation avec elle. Alors que la femme va devenir de plus en plus insistante avec lui, il va montrer de la compassion pour celle qui est isolée. Lui-même est aussi vulnérable qu’elle. Il dira : « Je me détestais tellement plus que je ne l’aimais [Teri, sa petite amie]. Et je l’aimais tellement ». La journaliste souligne : « La thérapie ne marche pas pour lui, donc il ressasse en créant ».

Un lien avec l’acteur moins direct que dans « Mon petit renne »

Dans Half Man, l’acteur puise, une fois de plus, dans ce rapport complexe entre des personnes dont l’estime de soi est déjà très basse et leurs bourreaux. Ici, la série n’est pas directement autobiographique. Delphine Rivet l’avoue : «  Quand on voit Richard Gadd comme ça, on ne voit pas une brute épaisse ». Le lien avec la vie de l’acteur est bien moins direct que dans Mon petit renne mais la journaliste arrive à y trouver des similitudes malgré tout.

« Dans sa nouvelle série, Niall est un peu l’alter égo de Richard Gadd, c’est celui qui lui ressemble le plus. » Elle avance : « On sent une sensibilité sur des sujets comme la masculinité « dysfonctionnelle », telle qu’il l’a nommée. Ça lui est très personnel ». L’acteur l’explique d’ailleurs lui-même : « Il y a ce principe que les associations contre les abus sexuels répètent souvent, c’est de briser le silence. Je ne l’aurais jamais raconté tout ça avant, parce que je pensais que les personnes pouvaient me juger en tant qu’homme. » 

Affiche officielle de la série « Half Man ». (HBO/Anne Binckebanck)

« Cette célébrité passera »

Depuis le succès de Mon petit renne, l’acteur tente de gérer au mieux cette nouvelle vie. « Persévérer, c’est tout ce que je sais faire dans la vie. Je crois que le temps apaise les plus grands moments de pressions, et quand c’est comme ça je dois juste continuer. Cette célébrité passera », souligne-t-il. Il avoue lui-même n’avoir jamais regardé la série depuis sa sortie. « Richard Gadd scrute ses traumatismes à la loupe : tout le monde sait désormais ce qu’il a vécu », analyse Delphine Rivet, avant d’ajouter « il s’expose énormément et se met à nu en toute sincérité ».

Et ses œuvres ont un impact réel. Lors de la cérémonie d’ouverture de Canneseries 2026, il est récompensé par le Prix de l’engagement Konbini pour son action en faveur des victimes de violences sexuelles. « C’est lourd à porter ce sujet mais c’est une façon pour lui de se réapproprier sa propre histoire et de reprendre le contrôle. Là, l’histoire, c’est lui qui l’écrit », pointe t-elle.

En attendant, Richard Gadd est en pleine promotion de Half Man et pour l’heure, il n’est pas prêt à se lancer à l’écran dans de la comédie. « Ce n’est pas au programme. Il le reconnaît lui-même, ce n’est pas son moyen d’expression favori », s’amuse Delphine Rivet. 

Juliette GUIBERT & Sam DELAUNAY

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