Taline Sakadjian, a construit sa vie entre plusieurs pays, cultures et langues, de son enfance à Damas sous le régime de Hafez el-Assad à son installation en France après un passage par le Liban et le Portugal. Issue de la diaspora arménienne, elle porte une mémoire héritée tout en refusant de se définir par une seule appartenance.

« Je n’ai pas de racines, je n’ai que des pieds. » La phrase de Taline Sakadjian dit tout. Le reste n’est qu’une manière de l’habiter. Taline Sakadjian a 56 ans et marche depuis toujours. Pas pour fuir, pas pour conquérir : pour tenir debout. Née à Damas en 1969, Syrienne par le sol, Arménienne par l’histoire, Libanaise par les étés, européenne par la trajectoire, elle appartient à ces vies qui ne se laissent pas enfermer dans un drapeau. Chez elle, l’identité n’est pas un socle, c’est un mouvement.
Grandir sous la dictature en Syrie
Son enfance a le goût paradoxal du bonheur sous surveillance. Une grande maison près de l’usine dirigée par son père, des dimanches à l’église arménienne, une communauté discrète, soudée, protégée par le régime de Hafez el Assad tant qu’elle se tait. « Tant qu’on ne parlait ni de religion ni de politique, tout allait bien. On faisait très attention. On disait que même les murs avaient des oreilles », raconte Taline Sakadjian.
Elle grandit sans drame apparent, mais avec une tension sourde liée au fonctionnement de la dictature qui s’imprime dans le corps avant même d’être formulée. Émue, elle se souvient : « Mon père, c’était une grande partie de la Syrie pour moi. »

Figure centrale de sa vie, il est à la fois intellectuel de gauche, directeur d’usine et tailleur. Un homme multiple, comme le sera sa fille. Il est aussi un homme surveillé, brièvement emprisonné pour avoir trop pensé, trop appartenu. Rien de spectaculaire, juste assez pour rappeler la règle : ici, la politique ne se discute pas. Cette peur feutrée, elle ne la nomme pas encore. Elle la comprendra plus tard, à distance du régime.
La dictature, Taline Sakadjian ne l’a pas affrontée frontalement. Elle l’a absorbée. Elle l’a vécue comme un décor permanent. À l’école, dès l’enfance, le rituel était immuable : « Chaque matin, il fallait chanter pour Hafez el-Assad », se remémore-t-elle, les chants encore imprégnés dans sa mémoire. « Il y avait les photos et les statues du dictateur partout. Partout ! », insiste-t-elle. Impossible d’y échapper. Même les manifestations ne sont pas un choix : « C’était obligatoire. Les manifestations pour Assad, c’était organisé par l’État. » Elle marche, elle brandit des drapeaux, elle répète des slogans appris par cœur, sans conviction mais sans alternative.
L’Arménie par la transmission
Pour échapper au génocide arménien, la famille de Taline Sakadjian s’est réfugiée en Syrie. Événement fondateur de son identité, cela signifie porter un passé qui précède sa naissance : les orphelinats, les familles éclatées pour conjurer la mort. « À Damas, on était une petite minorité, très rattachée à notre culture, à notre histoire. L’Empire Ottoman a dit “on va supprimer l’Arménie de la carte du monde”. C’est une histoire qu’on porte, qu’on l’ait vécue ou pas. »
Très tôt, Taline Sakadjian transmet cette mémoire. Elle enseigne l’histoire arménienne aux enfants de son quartier. « Chaque été, il y avait le camp arménien. Pendant deux semaines, on s’entraînait comme des soldats. On marchait pendant cinq heures au soleil, sans boire. » se rappelle-t-elle. Pas par goût de la guerre, mais parce que l’histoire ne vous demande pas votre avis. Être arménienne, c’est être préparée. Toujours.
Partir de pays en pays

témoignent d’une ville en ruines. © Armance Pomares
Puis vient le Liban. Le contrepoint. « C’était très chaotique, mais très beau. En Syrie, la dictature est omniprésente. On se sent plus libre au Liban », se souvient Taline avec nostalgie. Les étés à Beyrouth, les forêts de cèdres, les cousines, la musique. Là-bas, elle respire autrement. C’est aussi au Liban qu’elle épouse Serge. Un Français, qu’elle a rencontré en Syrie lorsqu’il était en service militaire. Une rencontre qui ouvre une brèche.
Partir, justement. Pas fuir, mais voir ailleurs. Parce que rester aurait été une autre forme d’enfermement. Le départ se fait en 1999 vers Lisbonne. Une vie presque suspendue dans le temps, qui lui permet d’apprendre le portugais, cinquième langue à son répertoire. Une parenthèse lumineuse, portée par la naissance de leur première fille en 2001. Puis la France, quelques années plus tard. Nice. L’intégration sans illusion : pas de racisme frontal, mais des plafonds invisibles. L’accent qui fatigue. Le sentiment d’être toujours « un peu moins. J’ai toujours l’impression de faire deux fois plus d’efforts », explique-t-elle.
Aujourd’hui, Taline Sakadjian vit ici, sans jamais prétendre appartenir complètement. Ni à la France, ni à ailleurs. Chez elle, les frontières ne disparaissent pas : elles se superposent. Elle parle français avec ses filles. Mais dans l’appartement flottent d’autres langues, moins visibles, plus intimes. Dans la cuisine, l’odeur des plats libanais, arméniens, syriens s’installe avant même les mots. Autour de la table, la conversation glisse : une phrase en français, puis un mot arabe qui s’impose, un terme arménien qui résiste, parce qu’il dit mieux ce que le français ne sait pas dire. Rien n’est théâtral, rien n’est revendiqué. C’est une manière d’être au monde. Elle ne vit pas entre deux pays, ni entre deux cultures. Elle vit dans un espace intermédiaire où l’identité n’est pas un lieu, mais une circulation. Et malgré cette coexistence silencieuse des langues et des souvenirs, Taline Sakadjian a tranché : « Même si tu me donnes des millions, je ne retourne plus là-bas », s’exclame-t-elle en balayant de la main.
Elle le dit sans pathos : « J’aurai toujours une attache, mais à distance, pour me protéger. » Elle n’a pas de racines. Elle a des pieds. Et ils savent exactement où aller.
Armance POMARES
édité par E.H
