Travailler là où les autres sont en vacances, tel est le quotidien des 1600 saisonniers de l’Alpe d’Huez. Entre joie et difficultés, la passion est le maître mot.

Au sud de l’Isère, dans le massif de l’Oisans, se trouve l’une des stations de ski les plus connues mondialement. Surnommée l’île au soleil, celle-ci se vante de profiter de plus de 300 jours de soleil par an. Il s’agit de l’Alpe d’Huez. Une commune entièrement pensée pour l’accueil des touristes. Chaque hiver, plus de 1 900 000 journées sont skiées par les amateurs de sports d’hiver, d’après la Société d’aménagement touristique de l’Alpe d’Huez (Sata).
Un afflux touristique important pour une petite commune qui, à l’année, compte moins de 1264 habitants d’après les derniers chiffres de l’Insee. Alors tous les ans, 1600 saisonniers « montent à l’Alpe », à la recherche d’un emploi pour l’hiver. Ce mode de vie fait souvent rêver, entre la proximité avec la nature, les multiples rencontres ou encore la souplesse de voyager. Mais derrière ces a priori, la vie de saisonnier n’est pas toujours si caricaturale.
Un nouveau rythme
Il est 16 h 30 lorsque Caila sort de la fac. Étudiante à l’université Lyon 2, elle s’apprête comme chaque week-end à faire du covoiturage pour rendre visite à son petit ami à l’Alpe d’Huez. « Depuis le début du mois de décembre, il travaille dans un magasin de location de ski. Il n’a pas de congé, ni de week-end, alors je me déplace pour lui rendre visite ». Au terme d’un trajet de deux heures et demie, elle arrive à l’Alpe d’Huez. Son premier réflexe est de rejoindre son « copain » Titouan, devant son lieu de travail.
À tout juste 18 ans, le jeune homme vit sa première saison en station, il explique : « Je suis en alternance ici dans le cadre d’un bachelor universitaire de technologie techniques de commercialisation, spécialisation montagne. Je travaille durant les saisons chez mon employeur, c’est-à-dire de décembre à mars puis de juin à septembre. Le reste de l’année je suis à l’école à Annecy. »
Entre journées chargées et rythme soutenu, l’expérience demande aussi une certaine adaptation personnelle. « Ce métier est nouveau pour moi, donc psychologiquement ça me prend aussi de la place. Je suis focus là-dessus, j’évite de trop penser à la distance avec ma famille et ma copine », avoue-t-il tristement.

« Les enfants du pays »
Mais pour beaucoup, c’est devenu un rituel, Charlotte, 33 ans, est responsable de vente de la boutique Rocky Sport dans le quartier de l’Éclose. Elle indique : « Mes parents ont acheté ce magasin lorsque nous sommes arrivés ici il y a vingt-cinq ans ».
Après avoir fait des études d’architecture d’intérieur, elle explique avoir ressenti le besoin de retourner en montagne et d’y travailler. « J’ai réellement commencé les saisons il y a douze ans en devenant responsable de ce magasin, et, normalement cette année, je signe enfin un CDI », annonce-t-elle avec joie. Comme elle, beaucoup de saisonniers sont originaires de la station, c’est le cas de Lucie Gattaz, monitrice de ski à l’école de ski française (ESF).
Ses parents sont propriétaires d’un logement dans la station. « Depuis toute petite, je passe tous mes week-ends à l’Alpe. C’est comme si j’y habitais, mes amis d’enfance sont ici. » La grande majorité de ses amis sont aussi devenus moniteurs de ski dans la station.
Un statut précaire
Au-delà de leur rythme de vie particulier, les saisonniers doivent aussi faire face à certaines difficultés administratives. Charlotte, la responsable de boutique, évoque un sentiment de décalage avec le reste de la société. « Avec ce statut de saisonnier, il est très difficile d’être pris au sérieux lors des démarches administratives, ou bien même pour souscrire à un prêt bancaire », admet la trentenaire.
Même constat pour Lucie : « Mes amis cherchent en vain à acheter un logement ici, mais aucune banque n’est prête à les suivre, alors ils continuent d’habiter chez leurs parents pour la plupart. » La flambée des prix de l’immobilier en montagne complique encore la situation.
L’Alpe d’Huez figure parmi les dix stations françaises où le prix au mètre carré est le plus élevé. Il avoisine les 7 180 euros, selon le site Particulier à Particulier. Faute de pouvoir acheter, beaucoup de saisonniers sont contraints d’habiter chez leurs parents ou bien de payer des loyers exorbitants. Charlotte, de son côté, a opté pour un logement dans la vallée, à Bourg-d’Oisans. Une option économique, avec son lot d’inconvénients, comme devoir faire le trajet quotidiennement sur une route de montagne sinueuse.
« Tu verras, ce sont des cons. »
« Le mythe du moniteur dragueur est véridique », plaisante Lucie. Elle ajoute : « C’est une vraie téléréalité, parfois c’est explosif. L’école de ski française de l’Alpe d’Huez est l’une des plus grandes de France, elle regroupe près de 400 moniteurs et monitrices. » Selon elle, les relations restent très positives la majeure partie du temps.
Néanmoins, avec autant de collègues de travail, il peut parfois être compliqué de penser à autre chose. Lucie a trouvé la solution : « Je ne sors pas beaucoup donc c’est assez simple de pouvoir couper du boulot. » Au contraire, l’ambiance est une bonne surprise pour Titouan, le skiman en alternance : « J’avais peur, ma mère m’a toujours dit ‘Si tu veux travailler en montagne, tu verras, les gens, ce sont des cons’. Je suis venu avec des a priori, mais finalement tout le monde est absolument adorable. »
Sur Facebook, des groupes accessibles uniquement aux travailleurs de la station existent, certains pour du covoiturage pour descendre de la station, d’autres pour organiser des rencontres, etc. Au fur et à mesure, des habitudes se prennent, Titouan explique : « Il y a quelques bars où nous pouvons nous retrouver, ce sont souvent des lieux moins prisés par les touristes. »
Entre passion et lassitude
Travailler sur le littoral l’été et l’hiver en montagne est la quête de nombreux saisonniers, et notamment de Titouan. Après deux mois d’emploi, il semble déjà conquis : « Je me vois saisonnier jusqu’à la fin de mes jours. C’est ce que je veux faire depuis que j’ai commencé à skier ».

Charlotte, en revanche, ne se voit plus continuer à travailler dans son magasin de location indéfiniment. Elle aussi, animée par sa passion du ski, et par sa transmission, elle constate que les touristes sont de moins en moins réceptifs. « J’aime vendre un produit, parler de ses qualités, mais quand en face de nous les gens s’en foutent et qu’ils ne regardent que le prix, c’est compliqué. C’est ce côté-là du commerce qui me donne envie de partir », s’agace-t-elle.
Lucie, la jeune femme de 27 ans, ne s’imagine pas non plus travailler toute sa vie des saisons entières. « J’adore encadrer les enfants, passer du temps en plein air. Mais j’apprécie aussi la stabilité, et ce métier ne peut malheureusement pas m’en apporter ». Elle ajoute : « L’année dernière c’était ma première saison complète, je l’ai vraiment bien vécue, mais ça ne peut pas s’accorder avec mon travail. Alors, je préfère utiliser mes congés pour donner des cours que passer des saisons entières. »
Avec les abondantes chutes de neige, la fréquentation de la station pourrait s’annoncer élevée jusqu’à la fin de la saison. Pas de repos pour les saisonniers avant la fermeture de la station prévue le 19 avril.
Noa BARBOTTE
édité par Timothé COURIVAUD
