Sex education, Adolescence, I may destroy you… Les séries sont de plus en plus nombreuses à traiter le sujet des violences sexistes, sexuelles et conjugales. Un bon outil de sensibilisation, sachant que 66 % des Français regardent des séries au moins une fois par semaine. À condition seulement que la représentation de ces violences soit bien faite, ce qui n’est pas toujours le cas.

Un agresseur présenté comme un “bad boy” charmeur dans Gossip Girl, une fausse plainte pour agression sexuelle d’une adolescente “en quête d’attention” dans Un si grand soleil, ou encore la romantisation d’un harceleur meurtrier dans You)… Les mythes autour des agressions sexistes, sexuelles et conjugales sont pléthores et souvent entretenus par la culture populaire. Les séries n’y font pas exception.
De Gossip Girl à Game of Thrones, elles sont nombreuses à se saisir trop maladroitement de ces sujets, sans intention de dénoncer, voire comme simple divertissement. Au risque de participer à la culture du viol, ces comportements qui minimisent ou normalisent ces violences sexuelles. Cette dernière est définie comme étant « l’ensemble de comportements qui banalisent, excusent et justifient les agressions sexuelles, ou les transforment en plaisanteries et divertissements« , par le Conseil du statut de la Femme, un organisme gouvernemental québécois.
« Les représentations de ces violences étaient vraiment dégueulasses”
Pour le meilleur ou pour le pire, les séries sont à la fois le reflet de nos sociétés et initiatrices de changement. Cela leur confère un certain pouvoir, mais aussi des responsabilités. Chose que certains scénaristes et réalisateurs ne semblent avoir compris que récemment concernant les violences sexistes et sexuelles (VSS) ou conjugales. “Pendant trop longtemps les représentations de ces violences étaient vraiment dégueulasses”, dénonce Delphine Rivet, journaliste spécialisée dans les séries et questions de genre.
Elle prend l’exemple de Game of Thrones (GoT), diffusée de 2011 à 2019. Quasiment tous les personnages féminins y sont violés, agressés sexuellement ou menacés de l’être. “Il y a des scènes de viols atroces et pas nécessaires, qui parfois ne sont même pas présentées comme des viols. C’est romantisé.”
Elle en détaille une en particulier, dans laquelle les personnages de Cersei et Jaime, frère et sœur mais aussi amants, se tiennent devant le corps de leur fils, mort. Jaime embrasse Cersei qui le repousse mais il insiste, la plaque au sol, lui arrache ses vêtements, la viole, malgré les protestations. “Les showrunners [scénaristes et/ou réalisateurs, NDLR] avaient pris la parole pour dire que ce n’était pas un viol, alors que ça en coche toutes les cases. Présenter ça comme une scène de sexe consentie, c’est un problème”, s’insurge-t-elle.
À l’époque, le passage fait débat. Si certains sont outrés par l’acte, d’autres s’énervent du traitement du personnage de Jaime dans la série (la scène étant différente de celle du livre) et d’autres prêchent carrément de passer au-dessus du viol pour continuer à apprécier la série.
Des scènes de viols qui ne servent qu’à « faire avancer l’intrigue »
Le problème, c’est que Game of Thrones n’est pas un cas isolé et ces représentations des violences entretiennent des stéréotypes néfastes. “L’abus domestique est souvent vu et montré comme une violence physique et seulement une violence physique. Mais dans la réalité, ce n’est pas nécessairement un bleu sur le visage. Ça peut être quelque chose de plus subtil que ça”, partage Rosie Watson, qui travaille au sein de la Domestic Abuse Alliance, une structure regroupant des organisations de lutte contre les violences conjugales au Royaume-Uni.
“L’abus est principalement montré comme une relation toxique entre deux personnes ou un conflit mutuel. Cela minimise la responsabilité de celui qui agresse et perpétue le victim blaming, comme si la victime était aussi à blâmer pour ce qui s’est passé”, estime-t-elle. Selon elle, “le danger, c’est que l’histoire se concentre sur les moments choquants, sur l’acte de violence, plutôt que sur les mécanismes à long terme de contrôle ou de coercition”. Dans les cas de VSS ou de relations abusives, la violence n’est jamais un acte isolé.
« Beaucoup d’enfants grandissent en voyant leur mère se faire pousser, frapper ou humilier, et la violence fait partie de leur vie quotidienne « , expliquait Catherine Russell, directrice générale de l’Unicef. « Le plus important est de briser ce schéma de violence à l’égard des femmes et des filles », rajoutait-elle. Et cela commence aussi par la représentation de ces violences.
Elles existent dans un cadre sociétal permissif et excusant, s’infiltrent petit à petit dans le quotidien, ont des répercussions. “Il y a beaucoup de séries où une femme est violée et fin de l’histoire. Ou bien ça déclenche une quête chez son homme. C’est juste pour faire avancer l’intrigue, il n’y a pas de véritable traitement du viol, des répercussions sur la victime… C’est ridicule”, regrette également Delphine Rivet.
Avec aussi le risque de tomber dans l’érotisation de la violence. En 2020, Iris Brey, journaliste et autrice spécialiste des représentations de genre et des sexualités au cinéma et dans les séries télévisées, publiait Le regard féminin : une révolution à l’écran. Elle y écrit « Un viol vu à travers un male gaze est un spectacle, un viol vu à travers un female gaze est une expérience qui marque la chair »
“La télévision atteint des gens qui ne seraient peut-être pas touchés par des campagnes de sensibilisation”
Si les shows pourraient contribuer à une certaine culture du viol, ils peuvent aussi participer à la déconstruire, tout en remplissant leur mission de divertissement. “C’est plus instantané que le cinéma. Les séries représentent, parfois même anticipent, les mouvements d’une époque et d’une société”, appuie Delphine Rivet. D’autant plus que contrairement aux films, il est possible de développer les intrigues et suivre le cheminement d’un personnage sur plusieurs épisodes, voire saisons.
“Mine de rien, ces récits, quand ils passent par la télé, ils rentrent dans le foyer”, observe la journaliste. “Une série comme Plus belle la vie a fait énormément pour changer doucement les états d’esprit, pour amener un peu plus de diversité, de tolérance. Ils ont parlé de violence sexuelle, de racisme, de transidentité, d’homosexualité… C’est hyper malin, parce que c’est une quotidienne, regardée par énormément de monde, parfois en famille. Ça permet de créer des débats de société.”
Un constat partagé par Rosie Watson : “La télévision atteint des gens qui ne seraient peut-être pas touchés par des campagnes de sensibilisation classiques.” D’autant plus que les séries touchent une audience très vaste : 66 % des Français déclarent en regarder au moins une fois par semaine, d’après un sondage de l’institut YouGov réalisé en 2019. Lorsqu’elles sont produites avec soin, elles peuvent devenir des outils pédagogiques de sensibilisation auprès du grand public. La Domestic Abuse Alliance de Rosie Watson y a parfois recours.
“Il nous arrive de publier des extraits de séries bien connues sur nos réseaux sociaux, parce que ce sont des choses familières auxquelles les gens peuvent facilement s’intéresser, c’est clivant. Nous faisons cela très attentivement et nous nous assurons que l’explication est très factuelle.”
Ces contenus télévisés peuvent aussi être une bouffée d’air pour les victimes. “Voir une expérience similaire à la leur à la télévision, ça peut être très validant. Parce qu’ils ont peut-être du mal à réaliser ce qu’ils vivent, à l’expliquer ou à demander du soutien. Et voir des conséquences sur les agresseurs, ça peut aussi rassurer, aider à chercher la justice”, explique Rosie Watson.
Des survivants maintenant montrés « comme étant très résilients »
Les espoirs de la spécialiste vont plus loin : “Pour la personne qui agresse, ça peut être bénéfique pour se rendre compte des répercussions auxquelles elle s’expose. C’est aussi une opportunité pour les perpétrateurs d’adresser leur comportement, ou d’en prendre conscience, et de le changer.”
Mais celle qui travaille auprès des survivants d’agression le sait, ces scènes peuvent aussi être source d’anxiété pour les victimes. Elle conseille aux réalisateurs « d’éviter les détails graphiques inutiles et d’inclure des avertissements clairs et visibles au début des épisodes. » Elle recommande aussi de concentrer les arcs narratifs “surtout sur l’impact de l’agression, le cheminement pour s’en sortir et obtenir du soutien.
Une recommandation qui inclut aussi la réaction des proches, car c’est souvent une des barrières pour les personnes ayant vécu une agression : la peur de la réaction de leur communauté religieuse ou culturelle, de leur famille, de leur entourage, de leurs collègues. Il serait aussi important de varier les représentations des victimes (personnes racisées, issues de la communauté LGBT, de différentes classes sociales, atteintes de handicaps…) et les agresseurs, pour ne pas continuer à perpétuer des clichés éloignés de la réalité.
Rosie Watson voit tout de même des progrès dans la façon de traiter le sujet : “les survivants sont plus souvent montrés comme étant très résilients, comme des gens qui ne sont pas faibles, et qui ne sont pas définis uniquement par ce qui leur est arrivé. Il y a plus de focus sur d’autres formes d’abus, sur le consentement et l’impact des violences sur le long terme.”
Le rôle clé du mouvement #MeToo
Si les représentations changent, c’est aussi parce que les personnes qui écrivent et réalisent les séries ne sont plus toujours les mêmes. En 2017, le mouvement #MeToo a permis au monde entier d’ouvrir les yeux sur une industrie ravagée par les violences sexuelles et l’impunité, avant de s’étendre à l’ensemble de la société. Depuis, les récits sur les VSS sont plus nombreux, plus fins aussi.
Pour Delphine Rivet, c’est notamment grâce aux femmes qui ont su se faire entendre : “Elles n’avaient pas de place pour raconter ces histoires avant. On se disait que c’était trop déprimant, que ça ne parlait pas assez de monde. Mais les violences sexuelles, les comportements sexistes subis, malheureusement, c’est un truc assez universel pour les femmes.” En France, une femme subit un viol, une tentative de viol ou une agression sexuelle toutes les 2 minutes 30, selon le rapport d’enquête Vécu et ressenti en matière de sécurité, publié en 2022.
La journaliste enchaine : “à partir du moment où il y a des personnes concernées qui arrivent à se faire une place – et qu’on les laisse s’exprimer surtout, parce que ça ne suffit pas d’écrire si personne ne veut financer ton show – c’est mieux écrit, c’est plus authentique”.
« Il faut s’entourer de personnes qui savent ce que c’est »
Bien que représentant la majorité des personnes agressées, les femmes ne sont pas les seules à souffrir des violences sexuelles ou conjugales. L’acteur et réalisateur Richard Gadd en a fait un moteur artistique. À travers son one-man-show Monkey see, monkey do et ses séries Mon petit renne et Half Man, il dénonce les violences sexuelles, notamment celles qu’il a subies.
Un combat qui lui a apporté la reconnaissance internationale et le prix de l’Engagement 2026 lors de la dernière édition du festival Canneséries. “C’est une façon pour lui de se réapproprier son vécu et de reprendre le contrôle. Là, l’histoire, c’est lui qui l’écrit. Ça reste un traumatisme, ça reste ce qu’il a vécu, mais c’est extériorisé, maîtrisé”, expose Delphine Rivet qui l’a interviewée à l’occasion de l’événement.
Cela ne veut pas pour autant dire que ces narrations doivent être produites uniquement par des réalisateurs ayant eux-mêmes vécu ces violences. Mais ces personnes doivent être consultées lors du processus créatif. “Ça se sent quand il n’y a pas eu de personnes concernées dans la salle lors de l’écriture d’un script. L’écriture de séries, ça demande de se foutre à poil des fois. Il faut s’entourer de personnes qui savent ce que c’est. Sinon, c’est performatif”, préconise la journaliste.
“Les séries peuvent ouvrir des portes pour des survivants qui ont peut-être du mal à reconnaître ou parler de leurs expériences”, atteste Rosie Watson, avant de conclure : “mais cela ne devrait jamais remplacer l’accompagnement de professionnels formés à la gestion des traumatismes”.
Eléana Chouzenoux–Piris
Témoin, victime, perpétrateur : il existe des réseaux d’aide. Violences femmes info : 3919 / Numéro national d’aide aux victimes (France Victimes) : 116 006 / Plateforme de signalement en ligne : arretonslesviolences.gouv.fr
