L’IA, le nouveau médecin de poche

L’intelligence artificielle s’impose progressivement dans le quotidien des Français. Gratuite, accessible et facile d’utilisation, elle est de plus en plus utilisée pour obtenir des conseils liés à la santé et pour s’auto-médiquer. Cette évolution pose de nouvelles questions sur les pratiques de santé.

42 % des Français utilisent encore la télévision comme principale source d’information santé, devant Internet (36 %). Photo Héloïse Legros

« Au vu de tes symptômes, tu dois avoir attrapé une grippe. Je te conseille de prendre de l’ibuprofène ou du paracétamol, maximum trois gélules par jour. » Voici le diagnostic et les prescriptions donnés par ChatGPT après lui avoir soumis des symptômes, comme le ferait un internaute inquiet derrière son écran, un soir de fièvre ou de doute.

En quelques secondes, la machine formule une hypothèse, propose un traitement, rassure presque. Une scène banale, devenue révélatrice d’un nouveau réflexe. Aujourd’hui, plus d’un Français sur deux se tourne d’abord vers Internet lorsqu’il est malade : 55 % des Français “googlisent” leurs symptômes, et 12 % utilisent un outil d’intelligence artificielle pour les analyser.

Derrière ces chiffres, il y a des inquiétudes tapées sur un clavier, des symptômes décrits dans l’espoir d’obtenir rapidement une réponse claire. L’accueil réservé à ces outils est globalement positif : 6 % des utilisateurs se disent satisfaits, dont un tiers « très satisfaits », selon une étude réalisée par OpinionWay, publiée en septembre dernier. L’étude va plus loin : pour un quart de la population française, le premier réflexe en cas de problèmes de santé est désormais de pratiquer l’automédication via internet.

« Je vis un burn-out et Chat GPT m’aide beaucoup »

Saskia P., quinquagénaire originaire des Pays-Bas, vit aujourd’hui à Annecy, entre lac et montagnes, où elle s’est installée il y a 20 ans. Employée d’une grande entreprise, fleuron local de l’industrie du sport, elle traverse depuis décembre un épuisement professionnel. Elle raconte une relation de travail devenue insoutenable avec sa nouvelle supérieure hiérarchique, une pression quotidienne qui, peu à peu, l’a menée à l’arrêt. Son mari, ancien directeur informatique de l’entreprise durant quinze ans, a quant à lui démissionné de la société fin novembre, pour des raisons similaires.

Désormais auto-entrepreneur, il a tourné la page, tandis que Saskia, elle, attend la fin de son arrêt maladie avant de devoir franchir à nouveau les portes de l’entreprise. Dans cette période d’incertitude, elle cherche des repères. Et c’est vers l’intelligence artificielle qu’elle se tourne, presque comme vers un interlocuteur neutre, disponible à toute heure. « Il me donne beaucoup d’informations. Je lui écris mes symptômes et il m’indique très justement les phases de mon burn-out », raconte-t-elle.

Une utilisation qui pourrait surprendre, mais que l’Annécienne d’adoption dit aborder avec prudence. Pour les sujets les plus graves, elle tient à confronter les réponses obtenues avec l’avis d’une professionnelle de santé : « Je croise les réponses avec l’avis de ma psychologue. Elle aussi trouve ça plutôt juste », précise celle qui se décrit comme une “pro” de l’IA.

Au quotidien, Saskia P. reconnaît utiliser l’intelligence artificielle de manière beaucoup plus spontanée pour des questions de santé qu’elle juge moins importantes, sans toujours consulter de médecin. « Je pose beaucoup de questions à l’IA. Par exemple, quand j’ai mal à la gorge et que je veux des conseils, ou que j’ai besoin d’explications sur une prescription médicale. La dernière fois, je lui ai demandé de m’expliquer une radio car je n’y comprenais rien. » Dans ces moments ordinaires, l’outil devient presque un réflexe, un traducteur du langage médical, accessible et immédiat. « C’est vraiment pratique », ajoute-t-elle.


L’IA, une solution immédiate et rassurante

Reste à comprendre ce besoin de plus en plus répandu de communiquer avec cette nouvelle technologie. Eva Jativa est infirmière libérale à Marseille depuis 18 ans. Lyne Bouchemel, 21 ans, est en quatrième année de médecine et externe aux Hospices de Lyon. Tous les jours, les deux femmes sont confrontées à des patients pour qui l’IA est une boussole quotidienne. Afin de comprendre ce phénomène, elles avancent plusieurs explications.

« Nous sommes dans une société où il faut avoir une réponse à tout dans l’immédiat, et ChatGPT en donne une en trois secondes », affirme l’infirmière. Dans certaines situations, l’intelligence artificielle devient une réponse à un manque d’accès aux soins. « C’est une bonne alternative pour ceux qui n’arrivent pas à trouver de rendez-vous médical à cause des délais de consultation », expose Lyne Bouchemel.

ChatGPT, Gemini, ClaudeIA ou le Chat Mistral sont plus que des palliatifs au manque de créneaux médicaux. « J’attends de l’intelligence artificielle qu’elle me donne un diagnostic ou une indication de ce que peut être mon problème », atteste Saskia P.

L’infirmière libérale est aux premières loges de ce phénomène : « Des patients viennent avec un diagnostic donné par l’intelligence artificielle pour faire confirmer, par le médecin, la maladie ou le problème détecté. » La voix tremblante, elle précise : « Chat GPT est aujourd’hui autant utilisé pour diagnostiquer une pathologie que pour remettre en cause un avis médical. » Une situation d’autant plus répandue que, selon l’étude d’Opinion Way, huit professionnels de santé sur 10 voient affluer des patients s’étant auto-diagnostiqués avec l’IA.

Selon Lyne Bouchemel, « il y a aussi un besoin pour les patients de comprendre. Et comprendre, c’est leur laisser plus d’autonomie. Par cette autonomie-là, ils arriveraient peut-être mieux à concevoir les raisons pour lesquelles nous leur prescrivons des médicaments. » Le langage médical s’avère parfois complexe pour des personnes peu habituées ou non professionnelles L’exemple de la radiologie envoyée par Saskia P. à Chat GPT en est une illustration. Elle-même se justifie : « Contrairement aux médecins, l’IA parle dans un langage compréhensible. »



« À cause de l’IA, la patiente a refusé nos soins »

« Les gens remettent en cause l’avis médical et demandent à l’IA si le traitement donné est bon pour les problèmes du patient. Ils s’interrogent aussi sur les effets indésirables du traitement prescrit au lieu d’ouvrir la notice dans les boîtes », déplore Eva Jativa.

Précisément à cause de ces raisons, certains patients de Lyne Bouchemel à l’hôpital, désormais conscients des risques liés à la prise de médicaments, ne se soignent plus : « Un monsieur d’une cinquantaine d’années est arrivé furieux au cabinet médical, disant que cela faisait des années que les médecins lui prescrivaient du Doliprane sans jamais lui avoir indiqué qu’il pouvait être mauvais pour le foie. »

Elle éclaire : « C’est exactement pour ces raisons que nous recommandons d’espacer les prises du médicament toutes les sept heures. » Mais les dangers ne viennent pas toujours des médicaments prescrits par l’IA. Parfois, ce sont les conseils eux-mêmes.

Eva Jativa raconte une anecdote vécue récemment : « Une patiente s’est faite opérer d’une augmentation mammaire et les cicatrices étaient inflammatoires. Le chirurgien a alors mis en place un protocole que la patiente a envoyé à ChatGPT pour lui demander son avis. L’IA lui a conseillé d’autres pansements. Résultat, elle a refusé nos soins et je n’ai plus jamais entendu parler de cette dame. » L’infirmière précise : « C’est une situation dangereuse, surtout si la cicatrice s’infecte davantage. »



« L’IA ne peut pas remplacer l’expertise d’un médecin en présentiel »

Selon Eva Jativa, la solution pour arrêter de demander conseil à l’IA est toute trouvée : « En France, nous avons la chance de bénéficier de la sécurité sociale, alors il n’y a pas lieu de faire tout et n’importe quoi pour éviter de consulter un médecin. En allant à l’hôpital, vous n’avancez aucun frais. Certes, les délais sont plus longs, mais vous êtes pris en charge à 100 %. »

En moyenne, les Français paient 11€ une consultation chez leur médecin traitant avec la carte Vitale. Un coût que tous ne peuvent pas débourser, d’où l’attractivité des urgences. À moins que la désertification médicale massive n’empêche tout simplement les patients d’avoir accès à un médecin, d’une manière ou d’une autre.

Lyne Bouchemel, externe à l’hôpital, ne partage pas entièrement cet avis : « L’IA est utile pour savoir s’il faut, ou pas, s’alarmer. Les urgences sont surchargées et des patients pourraient sincèrement s’abstenir de venir. » Et pour celles et ceux qui refusent d’aller aux urgences ou n’ont pas accès à un médecin généraliste, une solution demeure encore : « se déplacer à la pharmacie du coin pour poser ses questions », explique l’étudiante.


Cette dernière reconnaît certains bienfaits de l’intelligence artificielle : « J’ai eu à faire à une patiente de 20 ans qui, en cherchant ses symptômes sur ChatGPT, s’est rendue compte qu’elle était asthmatique. Elle est arrivée au cabinet en furie, expliquant qu’elle a toujours eu ces symptômes mais qu’aucun médecin n’a pris en compte son discours. Elle a alors demandé à pousser les examens qui ont conclu qu’elle est asthmatique. » Mais l’étudiante tient tout de même à préciser que « la patiente ne s’est pas arrêtée à l’avis de l’IA. Elle est allée consulter. Chaque patient est différent et mérite son propre traitement. »

Du point de vue de Saskia P., il faut parvenir à garder une distance avec l’intelligence artificielle. Elle affirme : « L’IA me dit des trucs à faire et je le fais. Mais je ne suis pas tous ses conseils bêtement. S’il est question de choses graves, je vais toujours consulter un vrai médecin. L’IA dit très souvent juste. » En 2026, le personnel médical est encore peu formé à réagir dans ces situations et à faire de la prévention auprès des patients.

Selon Lyne Bouchemel, « il faut évoluer avec son temps et accepter que l’IA n’en est encore qu’à ses débuts. » Elle ajoute : « Chaque médecin fait comme il peut, tout en s’adaptant au patient. Mais en ce sens, l’IA n’est pas une “révolution” pour les médecins. Que cela vienne d’Internet, de l’IA ou des livres, les gens arrivent avec des idées préconçues. En se mettant à la place des patients, le rôle de la médecine est de déconstruire les idées des gens. »

Héloïse LEGROS
édité par Loane DEBRAY

Laisser un commentaire