Entre autoroute et avions, une école de maraîchage s’est installée sur la Côte d’Azur, à Cannes, depuis 2021. Dans une ville tournée vers le tourisme, elle attire des profils très différents, tous en quête de sens et d’une nouvelle vie.

À quelques minutes de la Croisette, le contraste est immédiat. Le bruit de l’autoroute ne s’arrête jamais. Les avions passent au-dessus des parcelles, à l’approche de l’aéroport de Cannes. Par moments, les conversations se coupent, puis reprennent. Et au milieu de ce décor urbain, des rangées de légumes structurent l’espace. Ici, pas de silence rural, mais une activité constante, presque invisible.
Arnaud Pierra, ancien cuisinier en reconversion, décrit ce contraste : « Quand on s’imagine Cannes, on pense au Carlton, à la plage… Mais à côté, il y a la partie vallée maraîchère. On se sent un peu mis à l’écart mais il ne faudrait pas oublier que c’est grâce à des gens comme nous que les gens peuvent manger. »
Sur ce terrain d’environ 14 000 m², chemin de la Plaine-de-Laval à Cannes-la-Bocca, l’Institut Moreau-Daverne forme des maraîchers sur petites surfaces. Le projet est soutenu par la mairie de Cannes, avec l’objectif de développer une production locale.
À sa tête, Christian Carnavalet. Il est le fondateur des Petites Fermes d’Azur. Il a été président des agriculteurs bio des Alpes-Maritimes entre 2012 et 2016. Il est aussi auteur de plusieurs ouvrages sur l’agriculture biologique, la vie des sols et le maraîchage sur petite surface. Il revendique plus de cinquante ans d’expérience et une volonté claire : transmettre une méthode adaptée aux contraintes actuelles. « On a eu un banquier d’affaires à Monaco, un avocat qui louait un appartement sur la Croisette 15 000 euros par mois, qui se retrouve au RSA après. Des ingénieurs, des informaticiens, des cuisiniers, un pâtissier, un boucher, un vendeur en jardinerie, une laborantine, un professeur de faculté. Il y a tous les métiers. »

Des parcours différents, qui convergent
Chez certains, la vocation arrive tôt. Enzo Charpentier, Cannois de 17 ans, élève en lycée agricole à Antibes, a découvert le métier récemment. « Je m’intéresse à l’agriculture depuis que j’ai visité la parcelle d’un ami à mon oncle. Ça fait peu de temps. Les plantes, la production, l’agriculture… Je me suis dit pourquoi ne pas en faire mon métier et franchement, je ne regrette pas. »
Il apprend les bases du métier : les gestes, les notions. « On apprend le repiquage, comment mettre du compost sur les planches, les semis, installer l’irrigation. » Mais ce choix reste minoritaire. « Rares sont les personnes de mon âge qui veulent devenir agriculteurs. Tous voulaient faire un lycée général. » Lui assume, malgré les regards. « Quand j’ai fait ma demande en troisième, on s’est foutu de moi, on m’a dit tu veux devenir jardinier paysan. » Il insiste sur l’image du métier : « Les gens ont l’image de l’agriculteur comme une personne sale, pauvre, qui travaille dur… alors que c’est un travail important, fascinant. »
À l’inverse, d’autres arrivent après une première vie. Arnaud Pierra, Grassois, ancien cuisinier, entame une reconversion avec France Travail. « À Cannes ils sont opérationnels, à Grasse c’est plus compliqué. »
Avant d’intégrer la formation d’un an, il doit d’abord effectuer un stage d’un mois, une étape obligatoire pour confirmer son projet. Il explique : « J’ai très envie de faire cette formation d’un an… déjà avec ce que j’apprends ici, si on me laisse un terrain de 1000 mètres, je peux me débrouiller, même si j’ai encore beaucoup à apprendre. »
Il résume son parcours simplement : il est actuellement en stage, une phase préalable avant de pouvoir accéder à la formation longue et s’installer à son compte. Son objectif est clair : « J’aimerais m’installer dans la région. » Mais les contraintes apparaissent immédiatement. « Le plus dur c’est de trouver du terrain… Ils veulent que ça se développe mais ils veulent pas donner de terrain. C’est compliqué de faire pousser de la salade sur une autoroute. » Il nuance néanmoins : « Pour gagner sa vie, pas besoin d’avoir trois hectares. Avec 1000 mètres carrés, on peut déjà faire beaucoup. »
Sébastien Marino incarne une rupture plus radicale. Cannois d’origine, cet ancien ingénieur en énergie hydraulique est passé par la Nouvelle-Calédonie. Il change de vie. « J’avais fait un burn-out. J’ai essayé de continuer mais ça ne me convenait pas. » Il décrit une évolution progressive : « J’ai toujours eu une sensibilité à la nature. Je voulais être apiculteur au début. »
Finalement, il choisit le maraîchage. « Quand on veut aider les gens à manger mieux, c’est mieux de produire des légumes. C’est plus utile. » Le chemin reste difficile. « Il faut être patient, persévérant, savoir exactement ce qu’on veut. Parce que sur le chemin du projet, il y en a plein qui te disent que ça ne va pas marcher. » Mais le changement est réel : « C’est un environnement beaucoup plus apaisant, beaucoup moins stressant. »
Produire beaucoup, sur peu de terrain

Au cœur du projet, la « French Method », issue du maraîchage traditionnel français. « Elle consiste à cultiver un maximum de variétés dans un espace très restreint », résume Enzo Charpentier. « Ça permet de produire toute l’année sous serre. »
Les cultures sont organisées en planches d’environ 1,30 mètre de large, où les légumes sont mélangés : carottes, radis, choux, salades. L’objectif est d’optimiser chaque mètre carré. Christian Carnavalet explique : « Les élèves apprennent à produire jusqu’à 70 légumes différents, avec plusieurs variétés pour un même produit, parfois cinq blettes ou une quinzaine de variétés de tomates. »
L’ensemble repose sur un calendrier précis, une rotation continue et une observation constante du sol. Pour lui, le principe est clair : « Ça nous permet de vivre du maraîchage avec 1000 m² seulement. » Mais cette méthode répond aussi à une contrainte majeure : le foncier. « Le plus dur c’est de trouver du terrain. Il n’y en a pas beaucoup ici et avec l’urbanisation c’est plus compliqué. », rappelle Enzo Charpentier.
Sur place, la production est bien réelle. « On fournit des cantines. Avant on travaillait avec des restaurants. Maintenant on fait des paniers en circuit court, directement du producteur au consommateur. » La transformation devient un enjeu. Arnaud envisage déjà de transformer les pertes en produits traiteur, soupes ou salades. Malgré ces débouchés, l’équilibre économique reste fragile. « Le salaire moyen, c’est un peu plus que le Smic. mais il faut payer les terres, les graines, l’eau… »
Un projet local inscrit dans une vision globale
Depuis son installation, l’école a formé plusieurs dizaines de personnes. Christian Carnavalet évoque environ 65 personnes passées, dont 25 en formation longue, avec une grande majorité restée dans le métier. Le nombre de stagiaires varie : 10 en 2024, 5 en 2025, 4 début 2026. Une quinzaine d’anciens sont installés dans le secteur, notamment à Mougins ou aux îles de Lérins, d’autres sont partis dans le Gers ou en Charente.
Mais pour lui, l’enjeu dépasse largement Cannes. « On a une image complètement déformée de l’agriculture. On pense que c’est les gros tracteurs, mais ça ne représente que 2 % dans le monde. Ce sont des petits agriculteurs comme nous qui sommes majoritaires. Il y en a presque 500 millions. Ce sont eux qui donnent à manger tous les jours. » Des discussions sont engagées avec plusieurs pays africains, notamment le Congo, la Guinée-Bissau ou le Cameroun, pour développer ce modèle de formation sur petites surfaces.
Christian Carnavalet raconte avoir été soutenu dès son arrivée par les élus, tel que le maire, David Lisnard, dans cette volonté de recréer une production locale. Mais les limites restent nombreuses : manque de foncier, difficultés de logement, besoins de matériels et infrastructures. L’école cherche encore à se développer, à moderniser ses équipements et à stabiliser son modèle.
Et pour Enzo Charpentier, l’enjeu est générationnel : « Moi je suis la nouvelle génération d’agriculteurs. Le problème, c’est qu’il n’y a plus assez de gens qui reprennent le relais. » Derrière ces parcours, il y a surtout des choix de vie. Des personnes qui changent de direction pour trouver un travail plus concret et plus utile.
Eliott MARTIN
édité par Timothé COURIVAUD
