Du Portugal à la France, le chemin d’une vie

52 ans après la Révolution des Œillets, la mémoire de toute une génération d’immigrés portugais reste vive. Teresa Da Cunha retrace son exil en France, à l’époque de la dictature de Salazar.

Teresa accompagnée de sa fille, Christina. Photo G.J.

Près d’un million de Portugais rejoignent la France entre 1957 et 1974 pour fuir la dictature de Salazar et les conditions de vie précaires. L’histoire de Teresa Da Cunha est celle de nombreux hommes et femmes, contraints de quitter leur pays d’origine pour connaître un avenir meilleur.

La vie durant la dictature de Salazar

Près de soixante ans après avoir quitté le Portugal, les souvenirs animent encore Teresa Da Cunha. Née dans un petit village rural proche de la frontière espagnole, elle grandit sous la dictature d’António de Oliveira Salazar, dans un pays privé de libertés fondamentales. Issue d’une famille modeste de neuf enfants, elle travaille très tôt dans les champs et sur les marchés. « La vie était plus dure qu’aujourd’hui. Nous vivions un peu comme en Russie », affirme-t-elle en grimaçant. La propagande de Salazar est omniprésente dans les livres, à l’école, à l’église. « C’était le roi. Il était un peu comme Poutine. Il avait les pleins pouvoirs », raconte-t-elle.

Censure, oppression et inégalités

Sous le régime de Salazar, la démocratie n’existe pas. Il n’y a ni élections libres, ni droit de vote. L’État décide de tout. La police politique surveille la population, traque les opposants et fait respecter la censure. « Nous n’avions pas le droit de critiquer Salazar. Il y avait des espions dans les villages. Cela pouvait être des voisins, des proches. Parler politique dans les cafés ou à la sortie de l’église pouvait suffire à provoquer une arrestation. La sœur de mon mari a été arrêtée à tort et torturée. Elle en est morte », raconte-t-elle avec émotion. Le pays, marqué par de profondes inégalités, ne dispose d’aucun système de protection sociale. De nombreuses familles vivent dans une grande pauvreté. Le régime semble immuable, installé pour durer indéfiniment.

Une traversée clandestine

En 1973, à 19 ans, Teresa Da Cunha quitte le Portugal, après avoir reçu une lettre d’une famille riche de France à la recherche d’une employée de maison. « Le salaire était élevé, mais cela me faisait de la peine de laisser papa et maman seuls », précise-t-elle.

Le jour du départ, la neige a recouvert le pays. « Il y avait au moins dix à vingt centimètres de neige », affirme-t-elle. Accompagnée d’un homme envoyé par sa future patronne, Teresa se rend dans le nord de la France. Commence alors une éprouvante traversée clandestine. « C’était illégal, je pouvais être attrapée à tout moment, renvoyée au Portugal ou risquer pire », se remémore-t-elle. Sans passeport, elle traverse la frontière à pied, avant d’emprunter les trains. « Le train était tellement plein qu’il n’y avait pas de siège, nous étions devant les portes. J’étais frigorifiée », grimace-t-elle.

Une fois arrivés en France, les difficultés se poursuivent. « Nous avions cinq minutes pour changer de train, et n’avions pas eu le temps d’acheter mon billet. Nous sommes directement montés dans le train », retrace-t-elle. Mais une fois dans la rame, les contrôleurs vérifient les titres de transport. « L’homme qui m’accompagnait a proposé que je me cache derrière lui. Il était très grand et portait un long manteau », raconte-t-elle avec conviction. « Je ne disais rien, j’étais totalement paniquée. Heureusement les contrôleurs ne se sont doutés de rien. »

Arrivés à Bordeaux, l’homme tente alors de lui acheter un billet. « Il s’est fait passer pour un agent d’entretien. Nous n’étions pas censés arriver ici sans billet. » Malgré la réussite de ce stratagème, le doute s’installe. « Il fallait partir vite avant qu’ils ne comprennent que c’était faux. Nous avons ainsi pris un train en première classe. » Le contraste est saisissant. « Il y avait une belle moquette, de beaux fauteuils. C’était un réconfort après les heures passées dans le froid. Je ne connaissais pas ce luxe », ajoute-t-elle avec un grand sourire.

Entre stabilité et déracinement

Embauchée comme employée de maison, à Rouen puis à Paris, ce travail lui offre une stabilité inconnue jusque-là. Malgré cela, elle raconte avoir ressenti un sentiment de déracinement. « En France nous étions des étrangers, au Portugal des exilés », explique-t-elle. La dictature tombée, les conditions de vie commencent peu à peu à s’améliorer. Les immigrés décidés à repartir dans leur pays d’origine et y investissent. « Nous avons tous fait construire des maisons là-bas. Cela faisait travailler les usines, les commerces et faisait rentrer de l’argent », poursuit-elle. Mais ce retour d’argent crée aussi des tensions. « Lorsque les immigrés arrivaient en août, les prix augmentaient, car ils savaient que nous gagnions plus en France », dénonce-t-elle. Une hausse impactant aussi ceux qui touchent le salaire portugais. « Certains nous détestaient », soutient-elle.

La peur de devoir repartir

En France, l’avenir reste instable. Les titres de séjour doivent être régulièrement renouvelés et la perte d’un emploi représente un important danger. La menace politique était aussi présente. « Le Pen nous faisait peur. C’est pour cela que tout le monde a construit des maisons au Portugal et y envoyait tout l’argent, au cas où, si nous devions repartir », se rappelle-t-elle.

« Notre vie, maintenant, est en France. »

Elle s’installe ensuite près de Clermont-Ferrand, où elle élève ses deux enfants. Sans jamais renier son attachement à la terre de ses origines, la France est aujourd’hui son nouveau lieu de vie. « En partant, je ne pensais pas rester ici toute ma vie, mais notre vie est maintenant en France. Mes enfants et mes petits-enfants vivent ici. De temps en temps nous repartons au Portugal pour nous occuper des terres de nos ancêtres, de la maison et pour rendre visite à mes sœurs et mon frère. »

Jade GIRARD
édité par Chloé DUFÉTEL

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