Ils créent une épicerie itinérante pour maintenir le tissu social en montagne

Depuis quatre ans, Francine et Fabien Glugliemi parcourent le massif des Bauges à bord d’une épicerie sur roues : La vagabonde. Une aventure humaine avec, comme
point d’honneur, le retour du lien social dans les milieux ruraux.

« Les gens aiment bien quand nous faisons les cons (sic) tous les deux ». Photo Timothé Courivaud

« Bip, bip bip », de grands coups de klaxon retentissent du petit camion blanc “La vagabonde” pour prévenir de son arrivée dans les premières habitations. Comme un rituel,
tous les mardis, Francine et Fabien Glugliemi viennent faire la tournée des six hameaux de
la Thuile, au-dessus de Chambéry (Savoie) pour vendre une grande variété de produits.

« Le premier objectif est le lien social »

Lulu attend de pied ferme l’épicerie, au bord de la route, un sac à la main. Il est le premier
habitant de la tournée. « Certains clients sont devenus des amis à force. Le premier objectif
est le lien social », concède Fabien. Lulu est retraité, ancien conducteur dans le BTP,
l’épicerie s’arrête au bord de son chemin depuis sa création, il y a quatre ans. Il explique : « J’en suis vraiment content. J’achète du local et ils m’évitent d’aller courir à Chambéry avec tout le monde qui fait du bruit. »

La discussion bat son plein. Entre les blagues et les rires, se croisent des sujets plus
sensibles. Aujourd’hui, les travaux et le bruit produits par des engins de chantier rompent la tranquillité de la conversation. « On est en train de me creuser une fosse septique à 47 mètres de chez moi ! », peste Lulu.

Les qualités humaines et sociales de l’épicerie sont reconnues par l’ensemble de ses clients : « Ils sont toujours de bonne humeur. Il faut être commerçant, ce n’est pas toujours évident », observe Jacques, quinquagénaire et habitant de Thoiry. Venue à pied de chez elle, Noëlle abonde dans ce sens et se réjouit de les voir ouvrir leur camion. Elle s’exclame : « Ils sont merveilleux. »

Francine confirme : « Les gens aiment bien quand nous faisons les cons (sic) tous les deux ». Pour toutes les grandes fêtes du calendrier, une animation est prévue avec des
déguisements à la clé. « Nous n’avons pas peur du ridicule ! » s’exclame Fabien. Pour le
carnaval, il s’était déguisé en coq et Francine en vache. « Les gens étaient ouf », se
rappelle-t-elle.

L’élément déclencheur

Dans leur vie passée, Fabien était cheminot à la SNCF et Francine assistante maternelle. Tous les deux sont originaires de la vallée de la Maurienne, ils se sont rencontrés à Chambéry. L’élément déclencheur du projet a été la période du Covid. « Il y avait une perte de sens dans nos métiers respectifs », raconte Fabien, au volant de la fourgonnette.

Francine continue : « Pendant deux mois, nous avons arrêté de travailler à cause du confinement, nous avons posé notre cerveau et nous nous sommes mis à réfléchir. » Elle se rappelle : « Nous avions tous les deux des souvenirs d’enfance, de la vallée de la Maurienne quand le boucher klaxonnait à son arrivée dans le village et les gens qui se réunissaient autour de lui. » Tous les deux souhaitaient donner du sens à la société et ils se demandaient : « Et pourquoi on ne remettait pas l’épicerie itinérante au goût du jour ? »

En 2022, ils réalisent une prospection commerciale pour dimensionner la taille du projet. « Quelques personnes nous avaient répondu par mail. Cela nous avait motivé à continuer », se remémore Fabien. En parallèle d’un financement participatif lancé sur la plateforme Ulule, ils se font accompagner, pendant un an, par l’incubateur de start-up France Active, grâce auquel ils construisent le volet administratif de leur entreprise. « Sans eux nous aurions mis cinq ans à faire tous les papiers », plaisante le quadragénaire. Le premier avril 2022, La vagabonde est née.

Près de deux cents personnes font vivre l’épicerie à l’année, dont lulu
(à gauche), un fidèle client. Photo Timothé Courivaud

Bio, local et vrac

Les produits proviennent d’une cinquantaine de producteurs locaux de Savoie. Le café est fabriqué à Saint-Pierre-d’Albigny, un village situé à une trentaine de kilomètres à vol d’oiseau de Chambéry. Le torréfacteur importe la graine bio à l’état brut et la transforme sur place dans son atelier. La truite provient d’un pisciculteur en Isère et les légumes des maraîchers du département.

Pas moins de deux cent cinquante articles sont disponibles, répartis sur trois mètres carrés, dans trois frigos, un congélateur et sur plusieurs étagères. « Le fromage et la charcuterie sont les deux piliers de nos ventes, puis viennent les légumes. Nous jouons sur le triptyque : bio, local et vrac », expliquent les gérants.

Pour autant, La vagabonde reste une épicerie fine à taille humaine qui ne couvre pas l’ensemble des besoins alimentaires de sa clientèle. Une habitante récemment installée dans le village de la Thuile, explique lors de son attente dans la file : « Nous ne faisons pas toutes nos réserves ici mais il y a deux-trois trucs que nous avons besoin d’acheter là. » Fabien s’étonne de « faire encore des nouveaux clients au bout de quatre ans, ça nous surprend toujours. » L’épicerie ambulante fonctionne sur la confiance. « Au début c’était dix euros le panier, puis les gens prennent confiance, et ils finissent par acheter cinquante euros », conclut Francine. 

Chaque jour de la semaine, La vagabonde réalise la tournée de plusieurs villages du massif karstique des Bauges mais aussi du massif voisin de la Chartreuse. Ces territoires ruraux de moyenne montagne réunissent un grand nombre de petits villages distants de quelques kilomètres. Forêts de hêtres, prairies d’alpage et roche calcaire forment la toile de fond des paysages traversés par le camion blanc.

Deux cent cinquante articles sont disponibles dans leur camionnette. Photo Timothé Courivaud

Lutte contre l’isolement

Avec le temps, “La vagabonde” s’est rapprochée au plus près de ses fidèles consommateurs, jusqu’à leur parking comme au chef-lieu de Montoux. Un quadragénaire, installé depuis trois ans, vient régulièrement acheter au camion. Il salue l’initiative qui, selon lui, ressemble « à une livraison à domicile, presque un drive, avec des produits bio, frais et locaux. Ils font vivre les petits villages. »

L’épicerie ambulante permet aux résidents de se retrouver et de discuter le temps de la tournée, d’échanger « des sourires, de la bonne humeur » et de prendre des nouvelles des proches. C’est aussi le moyen de faire de nouvelles rencontres, comme pour Dominique, nouvelle habitante du hameau depuis novembre.

« Vous habitez ici ? » demande une cliente en train de récupérer sa commande. « Oui, je loge la maison qui fait l’angle, au 124 dans l’appartement d’en bas », répond Dominique. « Donc on ne s’était pas encore rencontrés… eh bien, c’est fait ! »

Près de deux cents personnes font vivre l’épicerie à l’année. Pour diversifier leurs activités, ils ont ouvert une épicerie en dur cette fois-ci à Montmélian, ville de trois mille habitants dans la combe de Savoie. Francine admet : « Au magasin, les gens ne fonctionnent pas pareil. Ils n’ont pas la même mentalité, c’est un service alors que le camion c’est un besoin ». Ils doivent s’adapter à la concurrence avec les grandes surfaces. Francine résume : « C’est une autre offre, nous en sommes moins fans. »

En hiver, avec les jours raccourcis, la tournée se termine obligaoirement à la
tombée de la nuit. Photo Timothé Courivaud

Des débuts difficiles

« Quand nous sommes arrivés, nous ne connaissions personne dans les villages, aux premiers coups de klaxon, on s’est dit ‘ça va être chaud’. Nous n’osions pas trop klaxonner pour ne pas faire chier (sic) mais, si on ne klaxonnait pas, on était mal ! », admet le Mauriennais. Assez vite, ils ont arrêté de desservir certains villages comme Thoiry, car les habitants n’ont pas adhéré au projet.

Francine regrette : « Les gens nous regardaient comme si nous étions la peste. Lorsque les gens venaient au camion, c’était pour nous critiquer. » L’engouement du début de projet, accentué par leur complicité, a permis de surmonter les premiers échecs. « Heureusement que nous étions tous les deux pour les premières tournées. Dans le fond, nous n’avions pas eu peur. Il y avait sûrement de la naïveté », glisse Francine.

Certains élus locaux ont favorisé leur ancrage local. Pour les fêtes de fin d’année, l’ancien maire de la Thuile, Dominique Pommat, leur avait donné un coup de pouce. Francine se souvient : « Le maire nous a commandé les paniers-repas de Noël, ce qui nous a donné un coup d’air frais au niveau économique. » Fabrice reconnaît que « dans les villages où les maires nous ont ouvert les portes et ont joué le jeu, nous nous sommes installés très rapidement. »

Timothé COURIVAUD
édité par Eliott MARTIN


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