Canneseries 2026 : « Historiens et scénaristes produisent tous deux des récits sur le passé », quand la fiction historique construit notre mémoire

Sous le soleil cannois, le côté sombre de la Belle Époque a envahi l’écran. Lors de cette neuvième saison de Canneséries, la première mondiale de Paris Police 1910, troisième et ultime chapitre de la création originale de CANAL+, a fait sensation. Projetée le vendredi 24 avril 2026, cette série mémorielle, présentée hors compétition, illustre la puissance du genre, qui fait même concurrence aux historiens.

L’affiche géante pour « Paris Police 1910 » qui a occupé le Palais des Festivals lors de Canneseries 2026. La série est disponible en exclusivité sur Canal+ depuis le 27 avril. Photo M. L.

En ce vendredi 24 avril 2026, le Palais des Festivals a troqué ses paillettes pour le sang et la boue. Le créateur de Paris Police 1910, Fabien Nury, accompagné de son réalisateur Julien Despaux a monté le tapis rose pour la projection des deux premiers épisodes présentés hors compétition, avec une partie du casting magnétique de la série (Jérémie Laheurte, Évelyne Brochu, Eugénie Dérouand, Thibaut Evrard).

À 20h00, les lumières du Grand Auditorium Louis Lumière se sont éteintes. Les quelque 2 309 spectateurs ont alors plongé dans l’atmosphère d’une capitale française rongée par les scandales politiques et les tensions sociales.

Retour au soir du 31 mai 1908. Marguerite Steinheil est retrouvée ligotée dans son lit. Dans la pièce adjacente, son mari et sa propre mère gisent, assassinés. Mêlant la presse, le préfet Lépine (Marc Barbé) et l’inspecteur Jouin (Jérémie Laheurte), l’enquête s’emballe.

Scénaristes VS Historiens : deux manières de rendre le passé vivant

22h30. À la sortie de la projection, les spectateurs témoignent de l’impact de l’œuvre. Enzo, passionné de thrillers historiques, s’enthousiasme : « Évelyne Brochu est incroyable en Marguerite. On ne sait pas si elle est une victime ou une manipulatrice. » Il s’impatiente : « J’ai hâte de voir les quatre épisodes suivants pour savoir enfin le fin mot de l’histoire.» « On suffoquait presque. Dès les premières minutes de la scène de crime, on est comme physiquement happé dans le passé», décrit de son côté Stella, festivalière assidue.

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Pour Ioanis Deroide, historien et auteur de l’étude Les séries historiques entre la fiction et le réel, ce pouvoir d’attraction confirme un basculement de taille : les scénaristes sont devenus les rivaux les plus sérieux des chercheurs.

« Ils sont rivaux parce qu’historiens et scénaristes produisent tous deux des récits sur le passé, souvent centrés sur des personnages, soutient le chercheur. Le public qui aime se plonger dans le passé peut se tourner vers les uns ou vers les autres. Les scénaristes créant du drame, ils peuvent produire des récits plus séduisants et émouvants. Il y a donc une proximité et une forme de concurrence. »

Si l’historien s’astreint à la rigueur des sources, le scénariste dispose d’atouts structurels pour rendre le passé vivant. Ioanis Deroide note que le découpage sériel (en épisodes, en actes ou en arcs narratifs) n’est pas si éloigné de la périodisation chère aux historiens. Il souligne cependant une différence majeure : « On y trouve des effets de suspense, de mystère, de révélations, de surprises, bref tout un rythme nécessairement plus animé que celui de la « vraie » vie, de la « vraie » histoire.»

La fiction, une manière de combler les silences 

L’étude de Ioanis Deroide suggère que la vision du passé offerte par la fiction peut s’avérer plus « riche » sur le plan émotionnel que celle des historiens, car elle mise sur l’incarnation. « La personnification, l’incarnation des enjeux d’une époque par des personnages est quelque chose que les historiens ne peuvent pas toujours faire, faute de données biographiques, constate t-il. Il précise : En résumant l’Histoire à des relations interpersonnelles entre personnages, les créateurs de fictions se donnent davantage de matière humaine. »

Pour illustrer son propos, il évoque la série Peaky Blinders dont les gangsters, bien qu’historiquement invraisemblables, font ressentir la violence des lendemains de la Première Guerre mondiale.

Un travail de mémoire

Pourquoi choisit on de porter à l’écran 1910, la Seconde Guerre mondiale ou les Tudor ? Le choix n’est jamais neutre. Ioanis Deroide le rappelle : « Il y a souvent une préoccupation mémorielle à l’origine d’un projet de série historique ». Il remarque d’ailleurs que certaines périodes, comme l’époque coloniale en France, restent encore dans l’ombre par rapport aux époques plus spectaculaires comme le règne de Henri VIII.

© Rémy Grandroques – Tetra Media Fiction

Mais faut-il s’inquiéter de cette prédominance de la fiction sur la rigueur scientifique ? L’analyse du chercheur se veut rassurante. Il nuance cette forme de séparation entre histoire et mémoire en introduisant le concept d’Histoire publique. Ce concept désigne la pratique de l’histoire en dehors des cercles universitaires, visant à établir un dialogue direct avec les citoyens à travers les musées, les séries, les jeux vidéo ou les commémorations. L’histoire sort alors des bibliothèques pour investir l’espace commun.

« Les séries, comme les documentaires, les expositions immersives ou les BD, s’inscrivent dans cette histoire publique », affirme-t-il. Certaines œuvres s’accompagnent d’ailleurs d’un solide appareil pédagogique, à l’image du dispositif conçu pour la série The Pacific, où l’acteur et producteur Tom Hanks se muait en professeur d’histoire en introduction de chaque épisode pour contextualiser les enjeux.

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« On ne peut pas demander à une fiction la rigueur scientifique d’un travail d’historien. Ce n’est pas gênant dans la mesure où la fiction n’a pas prétention à se substituer à un livre d’histoire. C’est une différence inévitable qui ne doit pas inquiéter. », complète Ioanis Deroide. Si l’Histoire s’écrit dans les livres, elle se ressent donc aussi désormais sur les canapés.

Margot Lemoine

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